BO du Blog

lundi 31 mai 2010

Hornby, un écrivain anglais qui se bonifie comme le bon vin


Nick Hornby est un écrivain anglais d'une cinquantaine d'années. J'ai lu à peu près tous ses bouquins (5 ou 6) et j'apprécie son style, moderne et sans emphase. Des histoire contemporaines, des récits qui coulent bien, un humour et une ironie anglaise légère, des livres courts sans être légers, qui n'hésitent pas à mêler des éléments de la vie moderne (Internet, Facebook, ...). Bref, un écrivain agréable sans être indispensable. Avec Juliet, Naked, il gravit une marche et gagne en profondeur.

Le pitch : Annie est une sorte d'Emma Bovary anglaise, mariée à un type obsédé d'un chanteur qui a disparu obscurément de la circulation il y a des années. Il passe son temps à écouter et ré-écouter ses disques et à surfer sur les forums dédiés à son idole. Pendant ce temps, Annie est délaissée et abandonnée à son désir d'enfant. Un jour, le chanteur en question, Tucker Crow, sort du bois mais c'est Annie qu'il choisit. Son arrivée dans leur vie va tout chambouler.

La musique a toujours été présente dans les livres de Hornby, avec notamment le livre qui lui est entièrement dédiée, 31 songs. C'est encore le cas ici mais il va plus loin en interrogeant le processus artistique : qu'est-ce qui fait une oeuvre ? Existe-t-elle par et pour l'auteur ou dans l'oeil ou l'oreille de celui qui l'écoute ? Peut-on faire un oeuvre malgré soi ? Hornby interroge ses questions à travers le dialogue à distance entre le chanteur en panne d'inspiration qui se tient en piètre considération et le fan idolâtre ...

Ses personnages ont aussi gagné en intensité. Psychologie féminine, huis-clos d'une petite ville balnéaire passée de mode, recompositions familiales douloureuses. Bref, ce roman semble marquer un tournant dans l'oeuvre de Hornby d'un style plus léger à quelque chose de plus dense. J'attends la suite !

Portrait d'un monde révolu : la mort de Grossouvre


7 avril 1994. François de Grossouvre est retrouvé mort d'une balle dans la tête dans l'aile Ouest du palais de l'Elysée. Nous sommes au coeur de la période crépusculaire du deuxième septennat de François Mitterrand, après le déballage des affaires et alors que le président est gravement malade. Grossouvre était le dépositaire et l'acteur des secrets les plus sombres de la Mitterrandie : les financements occultes, les arrangements de la RealPolitik et surtout Mazarine, dont il était le parrain et qui habitait avec sa mère l'appartement au-dessous du sien. Dès lors, le soupçon sur sa mort court et il court encore. Ce suicide en est-il un ou a-t-on fait taire un ancien conseiller devenu trop gênant ?

Raphaëlle Bacqué démarre par la scène inaugurale du suicide. Dès lors, on espère une enquête qui permettrait d'en savoir plus : suicide ou meurtre d'Etat ? On sera déçu sur cet aspect car le livre n'apporte pas grand chose à ce sujet. En même temps, que pouvait-elle révéler de réellement déterminant plus de 15 ans après ? Dès lors, elle va brosser le parcours de cet homme avec, en creux, celui de la Mitterrandie : la séduction du leader socialiste, ses perversités et ses secrets, le bal des courtisans. Et puis la personnalité de Grossouvre et la fascination qu'il éprouve pour Mitterrand. Sa double vie sentimentale, aussi, comme son maître.

Sa démonstration est que Grossouvre a succombé à un chagrin d'amour : celui qui l'a vu rejeté de la sphère des intimes de François Mitterand. Il devient de plus en plus jaloux et incontrôlable. Jaloux des autres courtisans comme Roger-Patrice Pelat. Au point qu'il s'enferme dans une spirale qui le voit balancer les secrets de ce monde malsain : Urba-Gracco, les actions Triangle et même le secret des secrets : Mazarine. En même temps, Mitterrand l'éloigne peu à peu de lui à sa manière venimeuse : pas de grande scène ou d'éviction du Palais, juste le silence et le mépris. Jusqu'à ce soir d'avril 1994.

Le portrait d'un homme, d'une époque et d'une histoire d'amour entre deux hommes qui tourne mal. On aurait bien sur aimé en savoir plus sur cette mort mais c'était sans doute trop attendre. Un bon livre quand même sur une époque révolue.

mercredi 28 avril 2010

A la recherche de notre identité économique: dans le brouillard


Les précédents posts de cette série s'interrogeaient sur le positionnement économique de la France dans le monde, ce qu'on peut appeler notre "identité économique". En ce qui concerne la constitution de "champions mondiaux", le pari est tenu. Quant à la création d'entreprises, elle est forte mais pas forcément adaptée. Plus grave, les PME sont prisonnières d'un plafond de verre qui empêche leur croissance. Quel impact?

Pour essayer de comprendre quel est l'impact de la situation des PME, revenons à l’identité économique. Les Etats-Unis ont clairement choisi de mettre en avant l’innovation comme leur fer de lance dans le nouvel ordre économique mondial. Il est à noter ici que l’innovation est à comprendre au sens large. Il peut s’agir d’une innovation technologique pure, d’une innovation d’usage (EBay, Amazon) ou les deux (iPhone). Le fait qu’ils arrivent à faire croître de zéro des sociétés dans le top mondial en 20 ans et ce majoritairement dans les secteurs du service, du logiciel, de la pharmacie/biotech, montre que leur pari est réussi.

Près du quart de la «puissance technologique» américaine provient d’entreprises qui n’existaient pas il y a 30 ans. En ce qui concerne le futur, une étude du ministère du Commerce et de l’Industrie anglais a identifié 237 champions du futur. Parmi ceux-ci, 67 sont dans le secteur des technologies de l’information, 39 dans les pharma/biotech, 38 dans les logiciels. Et surtout 2/3 sont aux Etats-Unis, 12 en Angleterre et seulement 6 en France. Seul l’Allemagne fait pire (1 entreprise) mais nous avons vu que ce pays a pris une voie significativement différente. Cela suffira-t-il aux USA à contrer la montée en puissance de la Chine et des BRIC? Pas sûr, mais les Etats-Unis ont une ligne relativement claire et la suive avec succès.

Quel est l’effet de la situation française...

- ...sur l’emploi: les grandes entreprises sont les plus à même à délocaliser efficacement leur production, d’être soumises par leurs actionnaires à des rationalisations, à faire des efforts de productivité. On ne peut donc attendre d’elles des créations massives d’emplois.

- ...sur les finances publiques: les grandes entreprises tendent à faire de plus en plus de l’optimisation fiscale et à déclarer de moins en moins d’Impôt sur les Sociétés en France et à déporter les bénéfices vers des paradis fiscaux. Ainsi, une société faisant 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires rapportera moins à Bercy que 100 entreprises faisant 100 millions d’euros (celles-ci ayant plus de mal à faire de l'optimisation fiscale).

- ...sur l’innovation: si les grandes entreprises ont bien entendu un rôle à jouer dans l’innovation, ce ne sont pas d’elles que viendra la majorité des «innovations de rupture». En effet, il est complexe (mais pas impossible, on peut penser au cas Apple ou encore à Google), dans le cadre d’une grande entreprise organisée, de pouvoir penser «out-of-the-box» et d’aboutir ainsi à une vraie innovation. Ainsi, dans l’exemple américain, l’innovation est portée soit par des nouveaux entrants soit par des achats de sociétés existantes (Cisco effectue le rachat de centaines d’entreprises innovantes par an). Ceci doit être fait en complémentarité avec les budgets R&D des grosses entreprises qui seules ont la puissance de feu pour investir sur des sujets tels que la conception d’un véhicule ou le développement complet d’une nouvelle molécule (1 milliard de $ de ticket d’entrée).

Le salut ne peut venir de la création d’entreprises en France. En effet, la plupart des entreprises nouvellement créées restent à une taille trop faible pour avoir un impact réel sur les trois points mentionnés. Le statut d’auto-entrepreneur est un trompe-l’œil qui permet certes de faire sortir un certain nombre de Français du chômage et accéder d’autres à l’indépendance. Mais il ne constitue certainement pas un pass vers l’innovation et encore moins vers une création massive d'emplois. Une statistique entérine ceci: 7 ans après sa création, l’effectif d’une entreprise américaine a progressé en moyenne de 126%, celui d’une française de … 7% (22% en Allemagne, 32% en Italie).

A l'aune de ces constatations et de ces chiffres, on voit donc que la France est bel et bien dans le brouillard quand à la définition de son identité économique. Il est à noter que ce flou transcende les clivages politiques puisque les choix globaux en terme de stratégie économique et notamment vis-à-vis de notre positionnement sur l'échiquier mondial n'a guère varié depuis 20 ans et a traversé les clivages politiques. Le social, la redistribution, les relations Etat/entreprises sont de vrais sujets dont s'emparent les politiques, qui offrent des clivages selon les partis et intègrent les programmes. La stratégie économique globale est, elle, absente du débat public. Plus grave, on a même le sentiment qu'elle est absente de la réflexion de nos dirigeants qui se contentent d'une gestion à court-terme largement influencée par ce qu'il faut bien appeler "la démocratie d'opinion".

Big Lebowski sous psylo en bouquin


Tom Robbins n’est pas à proprement parler un nouveau de la fiction américaine. Il a aujourd’hui 73 ans et a écrit 9 romans depuis 1971. Son livre le plus connu a ce jour est Even Cowgirls Get the Blues, très certainement parce qu’il a été porté à l’écran par Gus Van Sant (un ami à lui) en 1993 avec Keanu Reeves et Ema Thurman. Et pourtant, je l’avais superbement ignoré jusque-là, peut-être parce que tous ses livres ne sont pas traduits en français ou sinon indisponibles. Bref, j’ai eu la chance qu’un de ces livres : Comme une grenouille sur son nénuphar (Half Asleep in Frog Pajamas en anglais) me soit recommandée par une « amie Facebook ». Judicieux conseil et sacrée trouvaille. Le livre n’est pas nouveau puisqu’il date de 1994 mais il n’a pas veilli (à part certaines situations où le ressort de l’incommunication eut été résolu grâce au téléphone portable de nos jours … la technologie n’est pas forcément l’amie du romancier et de l’intrigue). Certaines théories ou délires (selon) lui aurait été inspiré par son ami Terence Kemp McKenna, un personnage particulier et multi-facettes et ci-devant spécialiste des champignons hallucilogènes (psylocibes) et des théories mystiques qui se retrouvent effectivement dans le livre.

On suit le week-end cauchemardesque mais initiatique qui va faire dérailler (peut-être pour se retrouver sur une meilleure voie ?) Gwendolyn, jeune métis philippino-américaine, fille d’un père musicien bohème qu’elle a repoussé, est trader à Seattle. Son mauvais week-end pascal commence avec l’effondrement de la bourse (comme quoi le livre est toujours d’actualité) et la prévisible chute du Nikkei dans la foulée le lundi matin. Gwen court après la reconnaissance en priant à la gloire du billet vert et des indices boursiers tous les matins. Elle est en couple avec un homme relativement bien sous tout rapport, bon croyant, de qui elle espère conquérir le dollar mais vit surtout dans l’ennui, la déception sexuelle et ses lubies concernant son singe régénéré. Elle est amie avec Q-Jo, un personnage étrange, médium et obèse, sage et délirante, qui lui tire les tarots. En pleine débâcle, elle rencontre un personne étrange, sorte d’ancien trader défroqué revenu d’exil de Tombouctou, s’étant forgé une vie et un univers à 100 lieues (et même plus) de Wall Street et qui va l’aimanter et la conduire à reconsidérer sa vie.

Bien entendu, le roman porte en lui une féroce critique contre le mercantilisme, l’inanité des marchés financiers, le grégarisme et la bêtise des traders, les désillusions de la « rat race » et l’effrondrement du mythe américain. Robbins n’est ni le premier ni le dernier a le faire. Mais le pitch ou cette critique ne peuvent à eux seuls résumer le livre. En fait, on se rend relativement vite compte que l’histoire en elle-même, l’intrigue, les rebondissements délirants ne sont pas le fond du livre et ne sont qu’un prétexte pour porter la forme. Le livre m’a fait un peu penser au Big Lebowski des frères Cohen dont l’histoire ubuesque n’était là que pour porter des personnages sublimes (de looser) et des dialogues croustillants. Idem ici avec le personnage du trader déchu (Larry Diamond), formidable de séduction, de délire, d’outrance, de pétillance (néologisme). Par sa bouche, Robbins lance un ensemble de théories hallucinatoires (psylo vous dis-je …), entremêlage complexe de tribus africaines, d’étoiles, de tarot, de croyances, de mythes, d’extra-terrestres. Ses monologues sont d’une truculence succulente, un régal. Bref, ce roman est avant tout un régal de style. En bonus, une des scène de sexe les plus folles et drôles que j’ai jamais lues !

mardi 27 avril 2010

Auster, comme dans des pantoufles ...


Ce qui est bien avec Paul Auster, c'est qu'on se glisse dans ses livres comme dans des pantoufles, avec la sensation de retrouver de vieilles habitudes, mais sans cesse renouvelées. Pas de gros pavés mais des livres qui se consomment rapidement avec délice.
Le démarrage produit à peu près toujours le même effet : Auster distille quelques éléments qui interloquent, pas de grands drames ou enjeux, on n'est pas dans un thriller. Simplement quelques failles, quelque intrigue qui font entrer dans le roman. Puis on est porté par le style, sans flamboiements excessifs ni effets majeurs, relativement académique mais qui dénote un sens de la narration hors pair. Il nous porte facilement dans l'espace et le temps, sans à-coup, légèrement.
Et puis il y a les thématiques d'Auster toujours présentes : les rapports entre le vrai et le faux, le réel et l'illusion mais aussi le processus de création de l'écrivain, souvent mis en abime au coeur du livre. C'est le cas encore avec ce livre-ci.
L'histoire démarre en 1967 en suivant un jeune poète en herbe, sorte de post-adolescent mal dégrossi, qui fait la rencontre d'un personnage aussi ambigu que séduisant ainsi que de sa compagne. Celui-ci lui fait une proposition de travail inattendue qui va le plonger au coeur d'un maelström d'émotions qui vont bouleverser son début de vie d'adulte.
Un très bon roman, une fois encore. Cependant, on peut lui regretter une absence de souffle, de montée en puissance comme dans d'autres romans d'Auster. On attend un acmé et on n'obtient qu'une fin assez décevante en queue de poisson.

mercredi 7 avril 2010

Mairies, antres du népotisme, de la gabegie et de la fainéantise ?


Il y a en France 1,5 millions d'agents de la Fonction Publique Territoriale (FPT), à savoir qui travaillent dans les mairies, conseils généraux et autres conseils régionaux. Zoé Shepard (un pseudo) est l'un deux. Elle a fait huit ans d'études, dont deux à Sciences-Po et 18 mois à l'ETA (Ecole Territoriale d'Administration). Elle a réussi le concours de la Haute Fonction Publique et est donc Administratrice Territoriale soit cadre A, le gratin de la Fonction Publique.
Elle a choisi cette voie car elle croit au service public mais aussi (et surtout ?) elle a peur du chômage.

La voila propulsée dans une mairie dont on ne saura pas le nom (globalement, tous les noms et lieux sont renommés de façon à préserver l'anonymat car elle est encore en poste) mais seulement quelques indices : en province, suffisamment grand pour abriter quelques centaines d'agents, dans un territoire où se pratique assidument la chasse.
Elle rentre dans cette collectivité territoriale en tant que "Chargée de mission auprès du Directeur Général des Affaires Internationales et Européennes". Diantre ! Quel titre ! Dans la réalité, cela veut dire qu'elle doit travailler à des coopérations entre sa ville et d'autres villes du monde (Chine notamment), tenter de mettre les industriels en contacts, organiser des visites. Dans les faits, cela se rapproche plus de l'organisation de voyages touristiques, ce qui lui fait dire que potasser le Guide du Routard lui aurait été plus profitable que le Code des Marchés Publics.

Elle a écrit ce livre après avoir tenu un blog sous l'amicale pression de copains sur lesquels elle déversait sa sidération. Le livre décrit son parcours dans cette collectivité et est surtout une collection d'anecdotes toutes plus navrantes les unes que les autres : trafiquage de la pointeuse par les secrétaires contre petits cadeaux, services vides à l'ouverture de la chasse, recasage de famille et/ou maîtresses à des postes de management, financement au black de putes pour les élus en Chine et j'en passe (et des meilleures).
Au final, elle dépérit dans un service où elle essaie de trouver quelque chose à faire au milieu de la vacuité ambiante, de la médiocrité globale, des décisions prises au hasard par un management incompétent, des élus vaniteux et incompétents. Elle décrit elle-même comment l'ambiance globale finit par tirer tout un chacun vers le bas. Le monde qu'elle donne à voir croule sous le népotisme, la gabegie, la fainéantise, la médiocrité, la bêtise.

Le ton est évidemment critique, sarcastique voire cynique. Trop. Ce qui gâche un peu la lecture à la longue. De plus, le fait que le livre soit 100% critique fleure bon le manichéisme et fait douter de la véracité du récit. Dans un entretien, elle s'en explique en disant que finalement, elle était très atteinte par cet état de fait ("A la fin de la journée, tu te sens comme une merde") et avait choisi d'éviter un style larmoyant. Elle a également choisie de ne pas parler de situations de harcèlement ou de placardisation, pourtant bien présentes. Dommage. Elle dit aussi que 90% des anecdotes sont vraies, les autres étant extrapolées ou interpolées de situations réelles.

Malgré les réserves précitées, tout cela fait froid dans le dos. Bien entendu, on ne généralisera pas à partir d'un seul récit. L'auteur elle-même s'en garde bien dans ses interview en ne tirant pas à boulet rouge sur la fonction publique. Mais enfin, moi qui suis un fervent adepte de la décentralisation, je ne peux que m'interroger. Le relatif anonymat de la FPT (comparés aux ministères) combiné à des moyens importants est une source d'abus majeurs.

Je laisse le mot de la fin (auquel j'adhère pleinementà à Zoe Shepard :

Je paye mes impôts avec plaisir (tout est relatif), mais savoir qu'ils vont financer la nouvelle voiture offerte par l'élu à sa maîtresse du mois, ça me fait très mal.

Grèves à la SNCF : une fatalité ?

La légende nationale, et aussi l'image de la France à l'étranger, veut que nous soyons le pays de la grève comme nous sommes celui aux 400 fromages. Ce constat est grandement à nuancer, on le voit dans cette série d'articles : (1)(2)(3).
Globalement, sur une échelle longue, le nombre de journées "perdues" par les grève a tendance à baisser : environ 1 millions dans les années 60, 150 millions en 1968 (!), 2 millions dans les années 70 puis au milieu des années 70 s'amorce une décrue pour atteindre 500.000 en 1980, remonter à 780.000 en 1995 avec les grandes grèves "Juppé" et désormais osciller selon les années entre 300 et 800.000.
La composition des grévistes est très intéressante. En 2000, la fonction publique représentait 25% des salariés mais 70% des jours de grèves. Soit une propension à faire la grève 7 fois supérieure dans le public !
Dans les années 1990 - 2000, les transports ont représenté 28% des jours de grève, une majorité étant imputées à la SNCF. En 1998, la SNCF, représentant 1% des actifs français, comptait pour 40% des jours de grèves. Soit le rapport suivant :

En 1998, quand un salarié du privé a fait un jour de grève :
- un salarié du public en a fait 7
- un salarié de la SNCF en a fait ... 29 !

En 1998, le nombre de jours de grèves a été de 600.000 environ.
Cela veut dire que :
- Il y a eu un jour de grève pour 200 salariés du privé
- Un jour de grève pour 25 salariés du public
- Un jour de grève par salarié de la SNCF

Bernard Maris citait hier dans son édito de France Inter le chiffre de 20% de grèves à la SNCF pour 3% des actifs. Ce cher Bernard s'est un poil planté car il n'y a que 1% d'actifs à la SNCF (et encore même pas ...).
Si l'on retient ce chiffre, un salarié de la SNCF fait 22 fois plus la grève qu'un salarié du privé.

Bref, les chiffres sont clairs ... et les raisons ?
On répète à l'envie qu'il faut négocier, parlementer, discuter, faire des pow-wow mais force est de constater que ça ne marche pas !
Voici quelques raisons listées tout-à-trac. Quant aux solutions ...

- Le privé peut faire grève à cause de la sécurité de l'emploi et le privé ne le peut pas. Bref, c'est le public et la SNCF qui sont "normaux" et le privé anormal : c'est la thèse de Bernard Maris sur Inter. Je ne souscris qu'à moitié à cette analyse même s'il est vrai que faire grève dans les PME/TPE confine à l'impossible. Mais le concept de "grève par procuration" a ses limites. Et cela n'explique par pourquoi la SNCF fait encore la grève 3 fois plus que le reste du service public
- Les conditions de travail à la SNCF sont terribles : je n'y crois absolument pas. Je ne dis pas qu'il s'agit de l'Eden sur Terre mais enfin on est bien loin de la Bête Humaine.
- La SNCF possède le moyen de pression le plus puissant de France. Paralyser les trains, notamment de banlieue, c'est paralyser la France. Ce qui permet aux grévistes d'obtenir pratiquement ce qu'ils veulent à chaque fois
- L'organisation de la SNCF permet de faire la grève à moindre coût : grèves de 55' par jour aux heures de pointe, un contrôleur manquant permet de faire sauter un train, etc etc
- La SNCF est "contrôlée" par des syndicats durs (CGT, Sud Rail) qui en plus se tirent la bourre pour garder ce contrôle. C'est donc la surenchère dans le toujours plus de radicalité
- Une réflexe corporatiste exacerbé
- La noyautage par feu-la-LCR de Sud Rail qui fait de l'agit-prop dans certaines gares (St-Lazare)

Bref, un baril de poudre. A moins d'une opération coup de poing à la Thatcher qui n'est pas forcément souhaitable ou efficace, je ne vois pas comment l'on peut sortir de la situation.

A la recherche de notre identité économique: le plafond de verre des PME

Le post précédent s'interrogeait sur le positionnement économique de la France dans le monde, ce qu'on peut appeler notre "identité économique". Nous avons vu que celle-ci n'est pas claire aujourd'hui, le pouvoir politique jouant sur tous les tableaux sans privilégier une voie claire. En ce qui concerne la constitution de "champions nationaux" capables de se frotter à la compétition mondiale, le pari est tenu. Qu'en est-il dans les autres secteurs ?


A l’autre bout du spectre, les créations d’entreprise sont en croissance constante, démentant l’antienne qui ferait de la France un peuple frileux dont les adolescents rêvent tous du statut protégé de la fonction publique. Les raisons de cette hausse sont principalement la volonté d’être indépendant (et donc un certain rejet de la condition de salariés). Surtout, cette hausse est entièrement tirée par le statut d’auto-entrepreneur, créé par la Loi de modernisation de l’économie n° 2008-776 du 4 août 2008. Sans lui, les créations d’entreprise seraient en baisse. On a donc un bilan certes plus mitigé que celui des «champions nationaux» mais qui reste néanmoins correct.

Entre ces deux extrêmes, la grande masse des PME française. Et c’est là que le bât blesse. Une étude menée par l’Institut Montaigne montre que la France souffre d’un déficit considérable en PME, notamment de taille intermédiaire, vis-à-vis des Etats-Unis (toutes proportions, notamment démographiques, étant conservées). Surtout, s’il est souvent fait mention que l’ascenseur social est en panne en France, l’ascenseur de croissance des PME l’est aussi. En effet, si l’on examine la composition du CAC40, on s’aperçoit que l’immense majorité des sociétés existait déjà il y a 50 ans (ou des précurseurs existaient déjà; par exemple Essilor n’a été fondée qu’en 1972 mais par la fusion de deux sociétés bien antérieures).

Les sociétés les plus récentes ayant connu un départ from scratch sont Unibail (créée en 1968) et Cap Gemini (1967). Ce qui veut dire que le gotha des sociétés françaises subit un turn-over quasiment nul, même si l’on considère des périodes longues de l’ordre d’une génération. En France, une PME est une PME et le reste. Le seul moyen pour une PME de rentrer en «première division» est le rachat par une grande société ou la fusion. Il existe donc un plafond de verre contre lequel viennent se heurter les PME.

En est-il de même aux Etats-Unis? Evidemment, non. Si l’on regarde les capitalisations boursières (et donc l’évaluation la plus «objective» des sociétés –avec toutes les réserves de circonstance), Microsoft, entreprise ayant moins de 30 ans, se classe au 3ème rang américain et 7ème mondial. Citons également Cisco (28ème mondial), Oracle (37ème), Google (39ème), Intel (40ème), Amazon (126ème), Dell (257ème), Ebay (306ème). Ainsi, aux Etats-Unis, un géant a une bonne chance de rester un géant. Mais une start-up peut rentrer, en l’espace de 20 ans, dans le cercle fermé des plus grosses entreprises américaines et, partant, mondiales.

A quoi est due cette différence de comportement? On pourra arguer du fait que les grandes entreprises exercent un lobbying puissant sur les autorités pour conserver leur position dominante, voir leur oligopole. C’est de bonne guerre mais cela n’est pas si différent aux Etats-Unis ou en France. On peut également y voir une conséquence d’un plus grand interventionnisme d’Etat français (bien qu’à nuancer, nous le verrons dans les posts suivants).

La tendance française est de protéger non seulement les entreprises en difficulté mais aussi les secteurs en difficulté pour préserver tout mouvement de grogne sociale. On a pu le constater avec les Charbonnages de France, la sidérurgie, aujourd’hui probablement avec la pêche. En reprenant un terme boursier, en France, on a du mal à «se couper un bras». On subventionne une industrie condamnée d’avance qui finit malgré tout par sombrer. Ceci peut avoir pour effet, selon une théorie d’Elie Cohen que je fais mienne ici, d’entraver le cycle de destruction / création Schumpeterien et par la même de freiner l’émergence de nouvelles entreprises issues de nouvelles technologies (ne serait-ce que parce que les crédits dévolus aux secteurs en difficultés ne sont pas affectés aux nouveaux secteurs).

Enfin, une spécificité française est que la politique économique est très focalisée sur les grosses entreprises et très (trop!) peu sur les PME, au contraire des Etats-Unis où le Small Business Act (SBA) réserve une partie des marchés publics aux PME (notons que c’était une idée/promesse du candidat Sarkozy que de transposer le SBA en France…).

Pourquoi ce tropisme? Il y a en France des liens très intriqués entre politique et monde de la grande entreprise (publique comme privée): les PDG et les politiques ont usé leurs fonds de culottes sur les mêmes bancs de l’ENA, nombre de carrières slaloment entre le service de l’Etat et celui des entreprises, les dircab’ se transforment en PDG et inversement. Cette consanguinité va bien au-delà du simple lobbying et explique à mon sens une bonne partie de la focalisation de la politique économique sur les gros au détriment des PME dont l’accès aux politiques est faible.

Ceci étant dit, quelle est la conséquence de cette différence? On soupçonne que le brassage à l’américaine est plus sain pour l’économie que le statu-quo français tant les positions acquises donnent en général de mauvaises habitudes aux entreprises. Mais après tout, une puissance économique moyenne telle que la France a peut-être plus intérêt à limiter le brassage et à construire des géants internationaux qui ne soient pas trop challengés localement? Nous étudierons les conséquences dans le prochain post.

mardi 30 mars 2010

A la recherche de notre identité économique: les fleurons nationaux

A l’heure où le gouvernement a lancé le débat sur l’identité nationale, il me semble nécessaire de s’interroger sur l’identité économique de notre pays. Celle-ci a en effet connu des bouleversements profonds qui ont été accentués par la crise et il va nous falloir faire des choix cruciaux pour le moyen/long terme.

La Chine est devenue l’usine du monde, elle va désormais chercher à monter en gamme vers des secteurs où elle est aujourd’hui peu présente tels que l’automobile ou l’aéronautique. Les États-Unis ont plus ou moins entériné leur désindustrialisation (même si le deuil en est difficile), celle-ci ayant été précipitée par la crise (General Motors...) et ont pour vocation d’être le fer de lance de l’économie de l’immatériel (innovation, finances, assurances...) L’Allemagne reste un fleuron industriel (automobile, machines-outils…) et une économie fortement exportatrice malgré la crise.

L’identité économique française est beaucoup plus floue et hésitante. En effet, on peut entendre dans les déclarations et actions gouvernementales:

• Des appels à la constitution de champions nationaux ayant vocation à être dans le Top 5 des champions internationaux.

• Une politique volontariste de résistance face à la désindustrialisation et aux délocalisations qui en découlent (exemple de la construction de la Clio).

• Une volonté de soutien aux PME avec notamment un appel (relativement sans effet) aux banques de ne pas couper les soutiens de trésorerie à celles-ci.

• Un appel à l’innovation et à la création qui passe par différentes formes (soutiens à la création d’entreprise, crédits de recherche dans le « grand » emprunt, Crédit Impôt Recherche…).

C’est ce qui s’appelle jouer sur tous les tableaux. Or, nos concurrents, comme vu précédemment, ont une politique plus ciblée. Il est difficile à croire que la France, dont les marges budgétaires sont extrêmement réduites et qui n'est pas une puissance de la taille des USA, du Japon ou de la Chine, puisse se permettre une politique aussi dispersée.

Au-delà des discours, qu’en est-il de la situation?

La constitution de fleurons nationaux est de longue date une priorité gouvernementale. Cela reflète sans aucun doute un certain orgueil national, une certaine idée de la France diraient certains autant qu’un choix économique. Il est de tradition que les présidents et les ministres jouent un rôle de VRP dans l'obtention de ce qu’il est convenu d’appeler les grands contrats (vente d’avions, centrales nucléaires ou autres TGV).

Cette politique est-elle un succès? Si l’on prend le classement Global 500 de Forbes, la France place 40 sociétés dans les 500 plus gros chiffres d’affaires mondiaux. C’est évidemment loin derrière les Etats-Unis (140) ou le Japon (68) mais devant l’Allemagne (39), la Chine (37), l’Angleterre (26), l’Espagne (12) ou la Russie (8). Bref, à cette aune, la France fait mieux que «tenir son rang». Il est assez peu contestable qu'elle compte des «champions mondiaux» dans de nombreux domaines tels que l’industrie pétrolière (Total), la grande distribution (Carrefour), l’énergie (EDF, GDF, Areva)…

Tiré de Résultat d'Exploitations.

lundi 29 mars 2010

Les meubles flottent à l'Elysée

Pauvre pauvre Carlita-"Monchéri"-"Monmari"-Bruni ... Dévastation à l'Elysée, inondations, avis de tempête pire que Xynthia et Kathrina réunies. Les meubles flottent, la cave est inondée, il va bientôt falloir monter sur le toit et se faire hélitreuiller jusqu'à Baden-Baden.
Les digues menaçaient de pêter depuis quelques temps mais là avec les régionales, elles ont complètement cédées emportant tout sur leur passage. Jugez-en, en à peine plus d'une semaine :

- Copé a monté les députés contre Sarko et l'ont obligé à abandonner la taxe carbone et à passer pour un con. Moi, je dis, Copé, son plan c'est Chirac en 80/81. Faire en sorte de planter Sarko, que la gauche passe en 2012, qu'elle se plante et il ramasse les miettes en 2017 et accomplit le rêve de toute une vie ...
- Son premier ministre affiche une côte de popularité insolente à côté de lui et ça sent la tension (annulation du 20h pour Fillon, les députés soutenant ouvertement Fillon)
- Juppé parle de primaires et de s'y présenter
- Villepin monte un nouveau parti pour dégommer Sarkozy
- Le nouveau centre a des vélléités de reconstruire un nième UDF-bis
- Xavier Bertrand qui sort dimanche à Demorand la phrase que Hollande a prononcée 23.465 fois pendant son mandant décennal de 1er secrétaire du PS "Nous allons construire un projet". Comprendre : on n'a pas de projet ...

Bref, c'est le BORDEL.

Rappelons-nous il y a peu encore : on pensait Sarkozy inattaquable, lider maximo de l'UMP comme de la France avec un projet : le retour à la valeur travail, une politique économique basée sur l'interventionnisme, une omniprésence, la sécurité.
En face, un PS divisé, sans leadership, sans projet, affaibli par la politique d'ouverture.

Et aujourd'hui : pas plus de leadership à droite qu'à gauche, pas plus de projets à gauche qu'à droite. Vide absolu, désert d'idées. Ca va voler en haut en 2012 ...

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