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jeudi 17 décembre 2009

Le télétravail, avenir radieux du Meilleur des Mondes du travail?

Un entrefilet de Libé du samedi 28 novembre 2009 indiquait que le CAS (Centre d’Analyse Stratégique) prévoyait que 40 à 50% des travailleurs seraient des télétravailleurs à l’horizon 2020. Autant vous dire que je n’ai pas été regarder l’étude sur le site du CAS, s’il existe. Les prévisionnistes de tout poil m’amusent ou m’agaçent, selon les moments. Qui avait prévu il y a 10 ans que l’immense majorité de la population utiliserait le téléphone portable? Pas grand monde… Par contre, selon les études d’il y a quelques années, nous devrions tous regarder la TV et des films sur nos mobiles … perdu!

Sur un secteur que je connais bien, l’informatique, des sociétés sont spécialisées là-dedans. Elles prévoient invariablement que telle niche qui «pèse» 100 millions de dollars aujourd’hui pèsera 10 milliards dans 5 ans, avec une belle courbe à l’appui. Personne ne s’intéresse à la véracité de leur prévision mais elles servent aux sociétés à démarcher des investisseurs («voyez le ROI que vous allez avoir!»).

Bref, vous l'aurez compris, je ne crois guère à ces chiffres pour maintes raisons (pas tant de jobs que ça adaptés au télé-travail, réticences des employeurs à laisser ce degré de liberté aux employés, réticence des employés et syndicats,...) mais je pense quand même que le % d'employés en télétravail va augmenter. Pour les besoins du raisonnement, considérons cependant que les chiffres du CAS sont valables.

Le télétravail semble paré de toutes les vertus:

Libération et responsabilisation de l’individu : au lieu d’être attaché à la sacro-sainte pendule («t’as pris ton après-midi?»), on travaille selon les tâches que l’on a besoin d’accomplir. Par ailleurs, on peut s’octroyer une flexibilité (RDV chez le médecin, petites courses, petite grasse matinée, …) que l’on ne peut avoir au bureau.
Gain de temps : Terminés les fastidieux aller/retours au travail! Imaginez le temps gagné à ne pas passer dans les bouchons matinaux.
Gain écologique : 50% de déplacements domicile/travail épargnés, c’est moins de gasoil consommé, moins de moteurs qui polluent abominablement à faire du surplace, moins de Co2 émis, moins d’ozone en ville sans compter qu’un seul individu est chauffé dans sa seule maison au lieu de garder son domicile au chaud (même en mode «veille») et son bureau.
Gain en urbanisation : fluidification des transports et des espaces urbains, réduction drastique de l’immobilier de bureau, libérant les espaces, permettant la construction d’espaces verts, la baisse du coût de l’immobilier des particuliers par diminution de la rareté, la diminution de l’expansion des conurbations repoussant les commuters toujours plus loin…
Gain financier pour les sociétés : Moins de m2 à louer, notamment dans les grandes villes où celui-ci est hors de prix.
Autant dire le nirvana. J’ai moi-même goûté à cette joie à temps partiel (une partie du temps au bureau, une partie, assez réduite, à la maison) et il est vrai que cela présente des avantages indéniables!

Et pourtant, quelque chose me dit que ce monde-là aurait un prix extrêmement élevé par ailleurs… En effet, cela voudrait déjà dire, de façon très directe, une perte du contact humain au sein de l’entreprise. Cela veut dire une désagrégation du lien social pour l’individu et la société et une très probable perte d’efficacité pour les sociétés. En effet, l’interaction des individus est une force majeure pour une entreprise. Je suis loin d’idéaliser les réunions (et sa forme aigüe, la réunionite !), mais j’ai fait l’expérience de travailler pendant quasiment tout 2009 une bonne partie de mon temps avec des collègues à l’autre bout (ou presque) du monde. Dans ce cas, pas le choix: c’est la conf-call. J’ai dû en faire un nombre à 3 chiffres sur l’année et je peux témoigner de la frustration engendrée par le niveau de communication bien en-deçà d’une réunion «physique». Certes, les vidéoconférences (et notamment les systèmes les plus avancées tels Cisco Telepresence) sont plus efficaces mais ne remplacent pas le contact humain. Elles le complètent seulement.

Mais une dérive plus sournoise nous guette. Suite aux suicides de France Telecom, j’ai entendu, comme tous, de nombreuses analyses par des experts (sociologues, notamment) et moins experts. Les explications les plus convaincantes que j’ai entendues sont:

1. Avant, on pouvait s’en prendre à un individu bien identifié (contremaître, patron). Avec la mondialisation, on ne sait plus à qui s’en prendre (centres de décisions mal identifiés) donc on retourne la violence contre soi-même.

2. Auparavant, il existait des chaînes de solidarité au sein de l’entreprise, formelles (syndicats) ou non. Ceci permettait de constituer un filet de sécurité pour les plus faibles. Les mutations de l’organisation du travail, les changements successifs et rapides d’organisation (réorganisation permanente, constitution de groupes projets à géométrie variable et à durée courte et définie), ont cassé ces chaînes de solidarité.

Le télétravail risque donc fort d’achever ses chaînes de solidarité. De moins en moins de collègues identifiés, plus de discussions à la salle café, chacun travaillant dans l’anonymat de son chez soi. Bref, des salariés divisés, solitaires, livrés à eux-mêmes.

Un progrès, vraiment ?

A retrouver sur LibéBlogs.

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