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mercredi 30 décembre 2009

L'enfer économique peut être (aussi) pavé de bonnes intentions

On déplore de façon régulière le manque de clivage entre droite et gauche. S'il y a bien un sujet clivant, c'est celui du contrat de travail. La droite essaie régulièrement, sous la pression du MEDEF, d'assouplir le contrat de travail (CPE, CNE, ...) en introduisant le concept de "flexsécurité". La gauche est bien entendu en sens opposé et les syndicats vent debout.

Essayons de passer au-dessus des idéologies et de creuser un peu le sujet. Je vais sûrement faire hurler ici mais je parle d'expérience: il est, en France, difficile de licencier. Je ne parle pas des multinationales qui, aidées de bataillons de juristes, font des plans sociaux. Les médias (la TV notamment) donnent malheureusement une image distordue du paysage économique français en zoomant exagérément sur les entreprises du CAC40 et les autres grandes entreprises alors que les PME pèsent plus lourd en terme d'emplois.

Je parle donc de mon expérience dans des PME voire TPE. J'ai dû, dans ma carrière, procéder à plusieurs licenciements (une douzaine je pense). J'ai eu la "chance" de ne le faire que de mon propre chef ou en accord avec les ordres qui m'ont été donnés. Il faut d'ailleurs remarquer que, dans les PME, on doit assumer ses choix car on doit annoncer les yeux dans les yeux au salarié concerné sa décision. Ce qui pousse à la réflexion en amont... contrairement aux grosses sociétés où un patron décide du licenciement de gens qu'il ne verra jamais et où l'annonce est faite par des managers qui n'ont pas décidé, ce qui pousse à une déshumanisation évidente.

Il est très difficile, dans une PME, de licencier un salarié "non-performant" quand bien même celui-ci ne fait pas d'effort particulier (j'ai une mansuétude certaine pour les salariés qui se défoncent et ont du mal à être performants mais beaucoup moins pour ceux qui font preuve d'un certain je-m'en-foutisme... adhésion à la valeur travail, quand tu nous tiens). Il faut monter un dossier avec des preuves tangibles, ce qui est très complexe (souvent parole contre parole) ... Les prud'hommes sont de notoriété publique plutôt en faveur des salariés, ce que les salariés savent. Et si l'entreprise ne veut pas prendre de risque de prud'hommes (dommages et intérêts, temps perdu, mauvaise image), elle finit par donner au salarié une somme souvent rondelette (au détriment, budget oblige, des primes qui pourraient être versées à ceux qui, eux, fournissent un bon travail) et même des recommandations positives pour chercher un nouveau job! La loi récente sur la "rupture conventionnelle" permet au moins désormais d'éviter l'hypocrisie qui consistait à monter un faux dossier antidaté de faute grave (insubordination souvent) pour conclure une transaction...

Quel est le résultat? La peur d'embaucher... l'argument fait hurler la gauche ou les syndicats mais je l'ai vécue! Quand on sait la difficulté de licencier, on réfléchit à deux fois avant d'embaucher. Et, quand on embauche, on prend le moins de risques possibles, laissant grand ouverte la porte qui mène aux discriminations...
On peut faire le parallèle avec la location: nous avons des lois très protectrices pour les locataires, ce dont on peut s'honorer. Mais le revers de la médaille est lourd: les propriétaires apeurés demandent des garanties délirantes, parfois au mépris de la loi (garants, feuilles de salaires, d'impositions, lettre du patron,...).

Bref, le problème est que quand on blinde la sortie, on ferme l'entrée dans le même temps, c'est un constat...

Ce qui débouche sur un problème plus global de la société française: une fracture de plus en plus grande entre insiders et outsiders. Qui sont les insiders? Ceux qui sont en poste, en CDI et de préférence avec une certaine sûreté de l'emploi. De qui parlons-nous? Des fonctionnaires mais aussi d'une bonne partie des salariés des grandes entreprises, notamment celles en bonne santé financière dans des secteurs porteurs. Il y a évidemment un degré dans les insiders: un salarié de PME en CDI est un petit insider, celui d'une TPE se trouve dans la zone grise entre insiders et outsiders. Qui sont les outsiders? Les chômeurs bien sûr, mais aussi les temps partiels, intérimaires, intermittents du spectacle, ceux que l'on nomme aussi les "précaires".

Une fracture sociale énorme qui s'élargit encore plus en temps de crise: le turn-over s'effondre, les insiders s'accrochent à leur poste et les outsiders... restent en dehors.

Le rôle des syndicats ici est trouble. En effet, ce sont eux les plus opposés aux assouplissements du contrat de travail mais il faut également noter qu'ils sont le plus présents (et de loin!) chez ... les insiders. Dès lors, on peut se demander s'il s'agit d'une attitude "humaniste" ou une simple défense des intérêts d'une partie de la population au détriment d'une autre?

Bien entendu, je ne prône pas la démolition complète du contrat de travail ni une CDDisation généralisée. La position de l'ultra-gauche selon laquelle tout le monde devrait être insider me semble irréaliste dans la société telle qu'elle est aujourd'hui. Par contre, il ne me semble pas déraisonnable de penser que les insiders pourraient accepter un certain assouplissement au profit des outsiders. Ce serait faire oeuvre de fraternité et de justice sociale... qui sont traditionnellement des valeurs de gauche, à rebours des positions de celle-ci sur le contrat de travail...

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