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samedi 7 novembre 2009

Des commissions des traders, des joueurs de foot et de la pub

En ce moment, les boucs-émissaires des infos sont les traders. En effet, difficile, suite à la crise, de verser une larme pour des jeunes types en Weston/Burberry, roulant en Bentley, bouffis d'orgueil et de fric.
Tout le monde (le gouvernement français le premier) se rue donc vers la solution miracle : limiter la rémunération des traders. Est-ce la panacée ? Essayons d'y voir plus clair ...
Que clament les traders ? Que s'ils font gagner 1 millions d'euros à leur entreprise, il n'est pas choquant qu'ils touchent 100.000 euros. Et que s'ils font gagner 1 milliards, ils doivent toucher 100 millions. Argument imparable ? Pour moi, en tout cas, il est des plus valable. Ne retrouve-t-on pas le même dans le monde du sport ? Le joueur le plus payé de Ligue 1 (qui fait figure de parent pauvre), émarge à environ 425.000 euros bruts par mois soit environ 25 ans de SMIC par mois. Une honte direz-vous ? Que nenni, on vous rétorquera que ces joueurs font venir les foules dans les stades, les font rêver et accessoirement acheter des T-Shirts à leurs enfants et s'abonner à Canal+.
Plus fondamentalement, n'est-ce pas là l'essence du travail et de l'économie ? Qui par son travail génère des bénéfices pour son patron/actionnaire/employeur doit pouvoir toucher un % de ce bénéfice. Bien entendu, la valeur du-dit % est très variable et pose d'autres problèmes que je n'aborderai pas ici.
Mon point de vue est que ce raisonnement est totalement fondé (je génère un bénéfice donc j'en capte un %) et qu'il doit s'appliquer au trader comme à l'épicier. D'où, à mon sens, l'idée de limiter les salaires des traders est une bêtise. Ou disons du paracetamol pour faire tomber la fièvre ... mais qui ne combat pas l'infection.
Les vraies questions, à mon sens, concernent les sommes sur lesquels les % sont prélevés :
1. Pourquoi atteignent-elles de telles valeurs stratosphériques ?
2. Cela correspond-il à un sens pour la société ? (service rendu)

Questions ardues, qu'il faut prendre secteur d'activité par secteur d'activité.
Commençons par le foot (ou ce qu'il est convenu d'appeler le sport-business). Si l'on veut répondre à la question 1. (pourquoi des sommes stratosphériques ?), la réponse est la mondialisation et l'effet d'échelle. Un joueur star qui autrefois faisait rêver dans sa région ou son pays fait aujourd'hui rêver dans le monde entier. Et le gamin de Liverpool mais aussi Lagos, Shanghai, ou Buenos-Aires voudra son poster et son T-Shirt. La seconde question est plus complexe à démêler : cela correspond-il à un service rendu ? On pourrait arguer (surtout moi qui n'aime pas le foot) que non, cela n'a aucun effet sur la société, ça ne soigne pas les gens, ça ne facilite pas leur quotidien. Mais l'inverse est aussi vrai : aussi malheureux que ce soit, cela fait rêver des gens qui considèrent leur club comme quelque chose d'aussi important que leur famille, cela les soulage de leur misère quotidienne, cela fait briller quelque chose. Finalement, on peut donc lui attribuer une valeur sociale tout comme on peut (et on doit !) en attribuer une à l'art.
Prenons un autre secteur qui brasse certes moins d'argent mais peut nous aider à progresser dans notre interrogation : la publicité. Là encore, l'accroissement de celle-ci est du tout bêtement à la croissance économique globale et à la mondialisation. Par contre, la réponse à la seconde question est plus difficile : quelle est l'utilité de la publicité pour la société ? Les tenants du libéralisme vous diront : aiguillonner la compétition, informer le consommateur, obtenir les meilleurs prix pour celui-ci. Cela sous-entend déjà que la compétition est le mode le plus efficient de production des richesses, ce qui est loin d'être une cause entendue. De plus, une contradiction s'ouvre immédiatement. En effet, qui sont les plus déverseurs de pubs (annonceurs en beau langage) ? : en général, des sociétés leaders sur leur marché (L'Oreal pour citer un des plus gros annonceurs de France) qui inondent les écrans/panneaux et autres supports de leurs publicité pour conserver leur leadership et surtout s'assurer que le ticket d'entrée sur leur marché sera bien trop élevé pour n'importe quel concurrent. On est donc bien loin de l'idéal de la compétition mais dans une pratique de contrôle monopolistique.
Il nous faut bien enfin arriver au secteur qui nous intéresse : la finance. Pourquoi une telle hyper-inflation des montants ? Car la machine a créé du virtuel, elle ne repose plus sur rien. Quand on vend du réel (des petits-poids mettons), on est limité par la capacité de production ou les besoins des consommateurs. Mais quand on est dans l'irréel, le virtuel, ces limites n'ont plus de sens. Les produits dérivés complexes ne reposent plus sur la réalité : ils peuvent donc s'en affranchir et brasser des sommes hors de la portée de l'imaginaire. La question suivante est : quelle est l'utilité économique de cette sphère financière ? Les ultra-orthodoxes vous répondront qu'il faut des spéculateurs pour permettre la liquidité du marché, pour agiter la fameuse main invisible (et imaginaire) des dits marché. Une sorte de lubrification des rouages. Sauf qu'aujourd'hui, cette lubrification coûte plus cher que tout ce que la machine produit. C'est là que nous nous sommes égarés.

Plafonner les salaires des traders ne servirait à rien sinon à désigner quelques types à la vindicte populaire pour nous affranchir d'une réflexion profonde sur le sens de notre économie.

Le dieu PIB


L'ensemble du monde, au moins le monde dit "occidental" est assujetti au dieu PIB et à son prophète, la croissance. Les religions se sont affadies mais les peuples et leurs gouvernants, de Seoul à Paris, de Londres à Los Angeles, prient, se prosternent et font des offrandes à ce dieu capricieux qui semble se refuser à nous en ce moment. Tout l'échiquier politique, pour des raisons diverses mais convergentes, se sont elles aussi converties à ce culte moderne. Culte auquel adhèrent d'un même élan syndicats, ONG, think-tanks, ... Seuls quelques groupuscules altermondialistes pronent la décroissance, mais, agissant ainsi, ils se référent encore, en creux, au PIB.
Mais qui est ce nouveau Dieu ? Qu'en connait-on ? De quelle essence est-il fait ? C'est le coeur de cet essai, qui est bien plus un essai de philosophie politique que d'économie, même si bien sur l'économie est forcément sous-jacente pour traiter un tel sujet. Que mesure le PIB ? Qu'inclue-t-il et que n'inclue-t-il pas ? Permet-il de mesurer le bien-etre d'une société ? Certainement pas ... Mesure-t-il au moins l'activité économique .. bien partiellement. Alors existe-t-il d'autres indicateurs, sinon existants, au moins possibles ? La progression d'une "civilisation" (s'il existe bien une flèche de progression ... ce dont on peut légitimement douter) est-elle réductible à un indice composite tel un CAC40 de nos progrès quotidiens ou trimestriels ? Qui doit définir ce qu'incluerait un tel indice ?
Notons qu'un certain Nicolas S. a enrôlé le fameux Joseph Stiglitz pour s'atteler à ce grand oeuvre. Du quoi accouchera cette nouvelle commission Théodule ? mystère ...
En tout cas, autant de questions fondamentales sur nos sociétés modernes, notamment en ces temps de crise économique. La relance, oui, mais la relance vers quoi ? Un ouvrage salutaire !

L'anti-Hulot et anti-Yann Arthus-Bertrand


Yves Paccalet est un écrivain (70 ouvrages !), philosophe de formation, compagnon de Cousteau et (ex?) militant écologiste.
Personnellement, Nicolas Hulot ou Yann Arthus-Bertrand m'énervent profondément (surtout le second, je reconnaît malgré tout une vive intelligence au premier ce qui, chez moi, excuse pas mal de torts). Venir prêcher le fait de se serrer la ceinture (même s'ils ont raison sur le fond) alors qu'ils sillonnent la planète à bord de jets émettant des kilotonnes de CO2 ou prenant des photos du haut d'hélicoptères cramant des décalitres de kérosène me donne des boutons.
Paccalet a été un militant écologiste, et même de la première heure. Seulement, il n'y crois plus. Finis le militantisme et l'entrisme à la Hulot, fini le grand spectacle à la Yann-Arthus Bertrand. Place à un pessimisme total dans lequel je m'identifie parfaitement pour les raisons suivantes :

- Paccalet pense qu'il est bien trop tard et quoi que nous tentions, nous sommes déjà lancé à fond et allons percuter le mur ... et ça va faire mal. Moi aussi
- Il postule que la fin de notre espèce (ou du moins de la civilisation telle qu'on la connaît) est proche (affaire d'années). Moi aussi
- Il souhaite pour sa descendance que ce soit le plus loin possible mais serait quand même curieux de vivre la grande chute. Moi aussi.
- Il est profondément pessimiste sur la suite, pense que la démographie est un des principaux problèmes qui nous guettent mais a fait des enfants quand même (4) car c'est un homme avant tout. Moi aussi (1 pour le moment).
- Il est amoureux de l'homme au singulier mais totalement misanthrope en ce qui concerne l'Humanité ou du moins des humains par groupes suffisamment nombreux. Moi aussi
- Il pense que globalement tout cela est inévitable, que l'Humanité porte en elle les germes de sa propre destruction (il va même jusqu'à citer, oh bonheur, Le malaise dans la culture de Freud). Moi aussi.

Bref, Yves (Je me permet le prénom étant donné notre proximité de vue) et moi, on ne se connaît pas mais on pense tout pareil.
A lire pour sortir des poncifs écologiquement bien pensants (toute référence à Home ou autre film du même acabit est totalement assumée par l'auteur de ces lignes).

jeudi 5 novembre 2009

Les clubs de foot prêts au combat

Et oui, les footeux sont prêts à faire grève pour défendre leur niche fiscale. Voila une bonne mesure (enfin). J'ai toujours été perplexe quant à la passivité du bon peuple quant à ces avantages. On vilipende (à raison selon moi) les grands patrons, leurs salaires déments, leurs parachutes dorés, leurs super-retraites, la défiscalisation massive de leurs revenus, les passages par les Iles Caïmans, ... Ceux-ci s'escriment à justifier tout cela par la compétition économique, le fait que la France doit rester en pointe (argument fallacieux, souvent).
Or, on retrouve la même chose à la virgule près dans le foot. Des joueurs payés des sommes faramineuses, qui profitent d'avantages fiscaux, de montages vers des paradis fiscaux (cf l'affaire PSG en délibéré) ... le tout sur un fond de justification de la compétitivité du championnat de L1 par rapport aux autres championnats.
Et le bon peuple ne s'indigne pas. Il laisse faire, passivement. Panum & circemses.
Qu'il fassent la grève ! Pour une fois, ça ne dérangera pas grand monde.

mercredi 4 novembre 2009

Surdoué, précoce, différent ... ou rien

J'ai eu l'occasion de m'entendre demander, il y a quelques mois, si j'avais pu être un enfant "surdoué". Drôle de question à vrai dire que je ne m'étais jamais vraiment posé. Certes, on avait proposé à mes parents de sauter des classes (ce qu'ils avaient refusé), j'ai suivi un scolarité sans faute jusqu'en 5ème (ennui en classe, 1er de la classe) puis en roue libre jusqu'en terminale (déconnade en classe, dans les 5/6 premiers). Arrivé en école d'ingénieur, j'ai découvert une autre réalité ... j'avais perdu (ou n'avais jamais eu) la capacité de l'effort, j'étais extrêmement mauvais dans les matières abstraites (maths mais aussi certains aspects de la physique). Je m'en suis tiré, sans plus. Je mène une vie professionnelle correcte, sans grands éclats. Bref, que pouvait-on bien me trouver de surdoué ?
Je me suis donc penché sur la question (au-delà des marronniers du JT nous présentant le petit génie qui passe le bac à 12 ans ...). Déjà, la novlangue a remplacé le terme de surdoué par précoce ... Précoce en quoi ? Précoce comment ? Je ne saurais pas le dire. Et je suis tombé sur l'excellent bouquin de Jeanne Siaud-Facchin, l'Enfant Surdoué (editions Odile Jacob).
Là, j'y ai trouvé des choses fondamentalement intéressante. Point de surdoué ou de précoce qui induisent des jugements de valeurs sans fondements aucun mais seulement de la différence. Une différence dans le mode de pensée, plus porté sur l'intuition. Des prédispositions dans certains apprentissages (maths) certes, mais pas une valeur plus élevée ... Un peu comme une voiture qui aurait une caractéristique forte (moteur puissant haut dans les tours) mais des faiblesses (faible couple, tenue de route pourrie, ...). C'est cette différence dans le mode de pensée qui explique le taux d'échec élevé de ce type d'enfant, pris dans l'étau normatif de l'école.
Mais elle apporte aussi un éclairage fort : les enfants de ce type (je ne peux leur trouver un qualificatif) sont sur-émotionnels, c'est-à-dire qu'ils réagissent plus forts que d'autres, leur carapace est plus fine. De plus, ils ont une très fort lucidité sur la vie et très tôt, ce qui n'est pas forcément un gage d'aptitude au bonheur (Ignorance is bliss, disent les américains).
Envisagé sous cet angle-là et fort des nombreux exemples cités dans le livre, alors oui, je me dis que j'ai peut-être été de ces enfants-là. Cela m'a-t-il amené le bonheur ? Je n'en suis pas certain. Est-ce que ça a été un fardeau à porter à l'âge ultra-normatif de la pré-adolescence ou à l'adolescence : raisonnablement. Je ne vais pas me faire passer pour un martyr non plus, je m'en suis bien tiré.
Reste l'héritage génétique. Je suis balancé entre l'envie de transmettre à ma fille une singularité et la hantise de lui léguer un fardeau à porter ... Je vais surement la regarder grandir avec une boule dans le ventre. A 2 ans 1/2, tout le monde dit déjà qu'elle est ultra-précoce, qu'elle est en avance sur les apprentissages, qu'elle parle extrêmement bien. Mais peut-être n'est qu'une petite fille un peu en avance ... Je l'espère.

La béhème ...

Et si j'achetais une BMW ? Un pote à moi a reçu une BMW en voiture de fonction et l'idée a ressurgi des bas-fonds de ma tête. C'est plus qu'étonnant car, si j'aime la vitesse, je ne suis pas matérialiste, ni show-off et la société de consommation m'écoeure. Alors pourquoi vouloir une trophy car ? Mystère ...
Cela remonte peut-être à l'adolescence. Malgré mes notes toujours excellentes (je me jette quelques fleurs au passage), mes parents me tançaient toujours pour avoir de meilleures notes. Le spectre selon mon père ? Devenir chaudronnier ! Tout faux, papa, le pays manque de chaudronnier et c'est un secteur qui ne connaît pas la crise et est plutôt bien payé ... Mauvais avatar du père fouettard (rime riche).
Ma réplique alors était que j'allais me casser à 18 ans du foyer familial (ce que j'ai fait ... pour aller en école d'ingénieur ... cela montre le niveau relativement réduit de la rébellion) et que je reviendrai chez mes parents en BMW en brandissant mon diplôme ... Quand j'y repense, j'en ai honte ... quel jeune con !
Résultat : je n'ai jamais été chercher mon diplôme (j'ai séché la cérémonie) et 20 ans plus tard, toujours pas de BMW ...
Peut-être est-il des fantasmes qu'il faut laisser en l'état ?

Et la fraternité bordel ?


Debray est un type tout à fait passionnant. Voilà quelqu'un qui a été un compagnon de route de Guevara (et pas seulement intellectuellement parlant mais bien dans la jungle bolivienne), qui est engagé à ce qu'il est convenu d'appeler la gauche de la gauche (NPA puis Mélenchon) mais qui possède une érudition qui force le respect sur la religion (même si étant athée revendiqué lui-même) et qui, dans ce livre, légitime les frontières, groupes fermés, nations ou autres rituels sacramentaux, ce qui est, doit-on le souligner, à contre-courant des familles politiques qu'il soutient. Bref, l'archétype de ce qu'on peut appeler un libre penseur, un érudit aussi, et surtout un auteur capable de réfléchir avec une intelligence d'esprit et une liberté rare avec, en prime, un style de toute beauté même si un peu cryptique par moment (mais qui est en phase avec sa théorie qui défend le crypté, le péage d'entrée face à la transparence de bon aloi à notre époque).
Ce livre est dans le prolongement de son opus Les communions humaines qui théorisait que, si l'Occident Européen s'affranchissait de plus en plus de la tutelle de la religion, il s'illusionnait en pensant dans le même temps abolir le sacré. Car s'il est possible (et même nécessaire) selon Debray de s'affranchir des religions, il est nécessaire et même vital aux peuples d'avoir des transcendances et du sacré, que celui-ci se loge dans les stades plutôt que dans les églises, dans la grand messe du 20h plutôt dans celle du dimanche matin à l'église, n'en changeant pas fondamentalement le sens. Exposé brillant qui m'a totalement convaincu et qui allait à rebrousse-poil de notre époque "casual" qui prône la transparence, la disparition des cérémoniaux et la décontraction à tout crin.
Debray s'attaque ici au troisième mot du triptyque qui orne les frontispices de nos édifices républicains : la fraternité. Si la liberté et l'égalité ont été à juste titre fort exaltés, la fraternité est un peu le parent pauvre. D'abord, ils est apparu dans notre devise nationale après les deux autres et l'on se demande un peu quel est son usage dans notre monde moderne. Et quant Ségolène Royal le fait annoner dans un meeting, on ressent quelque chose qui est entre l'incompréhension et le ridicule. Bref, il s'agit ici de revisiter, s'interroger, dépoussiérer cette notion qui finalement n'est peut-être pas si incongrue dans notre époque passablement troublée et furieusement individualiste.
Debray procède ici en trois temps. Le premier chapitre est finalement au pire une resucée des communions humaines (ce qui peut s'avérer un tantinet lassant pour qui a lu ce dernier) ou au mieux un prolongement. L'auteur appuie notamment sur une notion qui là aussi va à contre-courant des idées reçues : pour obtenir de la fraternité, il faut clore, rompre, mettre une frontière. Ainsi, fraternité n'est pas internationalisme. La fraternité des moines ne peut s'exercer que derrière les murs de l'abbaye, de même que celle des francs-mac. Et les fraternités les plus résistantes sont précisément celles qui sont le plus fermées et qui ont une transcendance (une fratrie nécessite un père). La règle de Saint-Benoît est observée depuis 15 siècles, l'Internationale socialiste a fait long feu. Et oui, tout comme la fraternité religieuse, les autres fraternités ont besoin d'une transcendance (pas forcément divine) et de rituels forts, d'une 'liturgie' païenne. Sans quoi, le soufflet va très vite retomber.
Le deuxième chapitre est une charge virulente mais oh combien fondée et argumentée sur ce qu'il appelle la ROC (Religion Occidentale Contemporaine) où il décrit comment, partant du creuset de la Révolution Française, la religion a été remplacée par le leurre de la religion des droits de l'Homme, celle-ci comportant les mêmes travers que la religion (dogmes inattaquables, intolérance à l'autre, ...) sans même en avoir les avantages.
Enfin, le troisième chapitre propose des pistes de travail pour redéfinir ce qu'est la fraternité au XXIème siècle, comment pourrait se redéfinir cette valeur à l'heure de l'économie mondialisée, ce qui pourrait marcher et ne pas marcher (par exemple, la construction Européenne, censée pouvoir apporter une nouvelle fraternité à une échelle géographique supérieure mais qui n'apporte que le repli sur soi et un désintérêt croissant du fait de son absence de transcendance ou, pour le dire plus prosaïquement, de projet - Il rappelle également que, si les Etats-Unis sont encore et toujours synonyme d'espoir, c'est qu'ils présentent bel et bien cette transcendance via une foi inébranlable en leur nation). Il revient également sur le fait que les Etats-Nations ne sont pas l'ennemi de la fraternité, loin s'en faut et que la fraternité a comme objectif principal de tromper le déterminisme génétique qui veut que la préférence aille à sa famille proche, puis plus éloignée (ce qui me rappelle un certain J-M.L.P.) pour se rebâtir des appartenances à des familles de pensée ou d'affinité.
Un indispensable bréviaire républicain et un souffle de libre pensée plus que salutaire.

mardi 3 novembre 2009

Stats, suicides et service public

Je viens de finir l'excellent documentaire diffusé sur France 3 (La mort du Travail) Voilà une vraie émission de service public pour ceux qui chercheraient encore la définition (et aurait oublié de regarder France 5). En opposition à quoi crie la plèbe en furie ? OK je balance : "Amour, Gloire et Beauté" (aujourd'hui 9h30), "LES P'TITS Z'AMOURS" (demain 11h30), "GILMORE GIRLS" (4h20 nuit prochaine pour les insomniaques). OK j'arrête ici ...
Bon, je m'apprêtais à parler de stats. En effet, la TV nous déverse des flots de stats mais sans jamais les mettre en perspective ... ("le grand déversoir des images cynique à boire à plein tube cathodique" disait Noir Désir).
Je m'y essaye donc.
Bref, j'ai entendu dans le reportage est aussi assez couramment ces derniers temps que 350 à 400 personnes se suicidaient, à domicile ou au travail, pour des raisons principalement liées au travail (on imagine la difficulté des chercheurs devant un sujet aussi multi-factoriel et intime).
On recense environ 26.2 millions d'actifs en France auquel il faut retrancher les chômeur (qui peuvent se suicider pour leur manque de travail mais ça ne rentre pas dans les 350 à 400, désolé). Tablons sur 3 millions de chômeurs (tout en gardant à l'esprit que ce chiffre est sous-évalué).
Gardons notre chiffre hypothèse haute de 400 suicides pour 23.2 millions d'actif. On a donc, calculette en main, un suicide lié au travail avec un taux de 1.72 suicidés pour 100.000 travailleurs par an. Bien.
Combien France Telecom emploie-t-il de personnes en France ?
Le chiffre exact est difficile à connaître mais tablons sur 140.000 personnes. On a eu 25 suicides chez FT (partons de l'hypothèse que les 25 étaient bien TOUS liés au travail en 2 ans). Soit un taux global de 8.93 suicidés pour 100.000 travailleurs par an. Soit un taux environ 5 fois supérieur à la moyenne nationale ... Il y aurait donc bien un problème ! Les médias ne se sont pas emballés en rien.
Allez tant qu'on est dans les stats, si on regardait les prisons ?
Le chiffre semble être en 2008 de 115 suicides pour 63.000 détenus. Si l'on reprend notre règle, on arrive à 182 suicidés pour 100.000 personnes, soit globalement 100 fois plus que quelqu'un qui travaille chez l'entreprise Lambda et 20 fois plus que chez FT. Bien sur, il y a des raisons objectives à cela. On est en prison pour quelque chose et des remords peuvent apparaître ... la sur-représentation des maladies mentales (dont le suicide peut être une résultante) parmi les détenus ... et puis le fait que vivre cloîtré entre 4 murs ne doit pas donner un goût très fort à la vie.
Bon, et tous les autres ? L'INSEE nous apprend (stat de 2006) que 10.415 personnes choisissent de quitter notre beau pays (et pas par une frontière). Beaucoup, pas beaucoup ? L'INSEE, dans sa grande mansuétude, a fait un papier là-dessus.
Il apparaît qu'il ne fait pas bon être un homme vieux habitant dans le Limousin ou la Bretagne. La moyenne nationale s'élève, elle, à 20 suicidés par an pour 100.000 habitants. C'est certes bien mieux que la prison (9 fois mieux) mais nettement moins bien que chez France Telecom (20 pour 100.000 contre 9 pour 100.000). Bref, on pourrait arguer que travailler chez France Telecom pourrait presque être vu comme une protection contre le suicide. Quant aux malheureux habitants du très pluvieux département des Côtes d'Armor, le taux atteint 39 pour 100.000, soit seulement 4.5 fois mieux que la prison. France Telecom devrait recruter massivement dans les Côtes d'Armor, cela pourrait peut-être rendre les gens plus heureux ?

SNAFU & FUBAR

Je ne sais pas pourquoi mais j'ai repensé à deux expressions qui, me semble-t-il, pourrait bien décrire l'état du monde actuel sur bien des plans.
Ce sont deux expressions issues du langage argotique des soldats US, notamment pendant la seconde guerre mondiale. Comment suis-je tombé là-dessus ? Il se trouve en informatique qu'il est souvent utilisé dans les exemples les mots 'foo' ou 'foobar', comme nous dirions nous 'toto'. En tirant la pelote de laine, je me suis rendu compte que FOOBAR était une déformation de FUBAR qui voulait dire "Fucked Up Beyond All Repair" (Bousillé au-delà de toute réparation possible). SNAFU était un terme assimilé qui voulait dire "Situation Normal, All Fucked Up" (Situation normal, tout est nické).
Je me dis que ces deux acronymes conviendraient parfaitement à la situation de notre planète ...

lundi 2 novembre 2009

Effondrement


Encore un livre lu l'été, encore de l'exercice pour les avant-bras (900 pages) mais la comparaison avec un Monde sans fin s'arrête là. Nous avons ici à faire à un essai passionnant écrit par un physiologue/biologiste américain qui a pas mal bourlingué notamment en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Je suis tombé sur ce livre par hasard au détour d'un article puis je me suis rendu compte à 2 reprises qu'il avait apparemment quelque succès. Tant mieux !
Il y avait en fait un léger hiatus au départ. J'ai acheté ce livre car j'ai toujours été assez fasciné par les cycles de civilisation (apogée/effondrement). Je suis d'ailleurs tout à fait convaincu que notre civilisation mondiale a déjà atteint (ou dépassé ?) son apogée et que la chute est proche. Je ne saurai pas dire quel phénomène va entraîne la fin (écologie ? guerre ? virus ? tout à la fois) mais je suis assez enclin à croire que le monde tel qu'on le connaît (It's the end of the world as we know it (and I like it), REM ...) aura disparu dans peu de temps (disons de quelques années à quelques décennies au maximum). Je ne suis même pas écologiste car je pense qu'il est de toute façon trop tard, la machine est folle et personne, pas même le plus puissant, ne peut l'arrêter (à ce propos, relire Ravages de Barjavel). Bref,j'arrête mes prophéties apocalyptiques ici.
Hiatus donc car le livre traite de l'effondrement sous l'angle écologique, ou tout du moins celui des ressources (et de son épuisement ...). Or, comme dit plus haut, l'écologie ne me passionne pas plus que ça. Ceci dit, la largeur de champ du livre est suffisante pour ne pas tout axer sur le sujet et surtout l'auteur a une vue très éloignée de l'écolo-hystérie que l'on rencontre souvent ces derniers temps (cf journal de F2 hier avec la "rentrée verte" avec des stylos biodégradables ... que l'on va acheter en 4x4 ...).
On entre alors dans la description d'effondrements de sociétés anciennes (la fascinante Ile de Pacques, les ilots de Pitcairn - qui a abrité les révoltés du Bounty dont j'ai appris ce matin même au ptidej que c'étaient un peu des violeurs/pédophiles - & Henderson, les Anasazis dont on peut voir des ruines dans le Sud-Ouest américain, les Mayas ou encore le peuplement Viking au Groënland). ces récits sont passionnants à plus d'un titre : comprendre comment les archéologues résuscitent le passé (en étudiant les poubelles alimentaires notamment !), revivre les moeurs de ces époques, découvrir les trésors d'intelligence déployés pour résistes à des environnements hostiles (froid, sécheresse, chaleur, ...) mais aussi quels mécanismes ont fait qu'ils ont été à leur perte (qu'a pensé l'habitant de l'Ile de Pacques qui a coupé le dernier arbre ?) ... on reboucle ici sur des questions passionnantes de psychologie des masses & de sociologie qui peuvent aider à comprendre des mécanismes de décisions qui entraînent la perte de tous. J'ai pu expérimenter ces processus en live sur la plage en lisant ce livre auprès de ma chère mère ("Polluer moins ? Oui bon pourquoi pas mais enfin à quoi ça sert avec tout ce que les chinois polluent ou vont polluer ?"). Ma mère aurait pu vivre sur l'Ile de Pacques ...
Mais l'auteur ne donne pas que des exemples d'effrondrements, il cite aussi des exemples de résilience (Islande, Japon, ...) et souligne à de nombreuses reprises qu'il ne faut pas céder à un "éco-déterminisme" (le titre complet est d'ailleurs Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie). L'exemple le plus frappant est celui d'Haïti / République Dominicaine. Il fait aussi le point sur la situation de pays modernes (le Montana, la Chine, l'Australie, ...) qui malheureusement font assez froid dans le dos (notamment le cas de l'Australie, ce qui me désole, connaissant la beauté magique de ce pays).
A la lecture de tout cela, je me rend compte que j'ai appris énormément de choses notamment concernant la (dé)forestation ou encore la fertilité des sols (rôle des poussières ou retombées volcaniques ou encore salinisation par osmose). Tout ceci me renforce dans ma conviction d'un fin proche de la civilisation, notamment à la lecture du chapitre sur l'Australie (que l'auteur place d'ailleurs à l'avant-garde des périls ...). A la différence de l'auteur qui lui plaide pour une prise de conscience et un sauvetage planétaire (ce qui différencie l'optimiste et le réaliste-à-tendance-pessimiste que je suis ...). Je pense malheureusement qu'il est dans la nature de l'homme de courir à sa propre perte (je dis bien dans la nature même de l'homme et non dans le système capitaliste ou encore libéral ...), Sigmund ou encore Keynes avaient bien raison là-dessus ... En parlant de Sigmund, il est temps que je lise Malaise dans la culture à ce sujet. Cette propension de l'homme a détruire et s'auto-détruire a quelque chose de troublant et mystique à la fois. Une composante qui ajoute à la tragédie de la condition humaine, qui reste bien entière malgré la mine d'information qu'est ce livre !
A lire de tout urgence ... pour devenir écolo ou pessismiste (un optimiste est un pessimiste qui n'a pas toutes les infos ...).

Changer de logiciel ou changer de disque

Depuis quelques temps, j'entends l'expression "changer de logiciel" fleurir dans la bouche de la sphère médiatique. D'abord les hommes politiques puis les journalistes suivistes. Sans doute une volonté de se montrer dans l'ère du temps, que rien du monde des nouvelles technologies ne leur échappe. Exemple du phénomène : "Nicolas Sarkozy peut-il changer le logiciel mental des Français ?" (Le Figaro). Un petit tour sur Google Actus permet de rendre compte du phénomène. C'est étonnant car, si je ne suis pas un tenant d'une version arc-boutée et figée du français, les évolutions de la langue se font plutôt de bas en haut (de l'échelle sociale) et non l'inverse. C'est donc un contre-exemple tout à fait étonnant. Va-t-on bientôt entendre dans la rue des "oh dis donc Kevin, va falloir que tu changes rapide ton logiciel paske ton logiciel, là, je le kiffe plus" ? Va savoir ...
Reste à dire que le vocabulaire est pour le moins impropre ... j'aurai préféré un "mise-à-jour du logiciel" ou "encore passage à une nouvelle version" mais enfin ne faisons pas notre vieux con ...

La crise, la crise, la crise. Tout le monde parle de la crise, elle est partout, par la fenêtre, par la porte, la cheminée. Le capitalisme est malade, la crecelle retentit dans les rues.
Et les médias de passer en boucle les questions : la reprise c'est 2009 ou 2010 ? le plan de relance va-t-il suffire ou en faut-il un autre ? Bref, tout le monde se raccroche à l'espoir que la crise sera passagère et que l'on pourra bientôt reprendre le "business as usual". Cette fois-ci quand même, la secousse est forte et l'on entend quelques petites voix évoquer une crise morale, un manque de sens.
Et si on commencait à chercher plus loin, à creuser un peu plus ? A dezoomer pour sortir un peu du court-termisme et de l'amnésie historique ? Si nous stoppions le 'comment' (en sortir) pour aller vers le 'pourquoi' (est-ce arrivé). Si nous arretions le 'qui' (est fautif) pour tenter le 'quel' (avenir pour nous) ?
Les vraies questions sont de savoir si le capitalisme tel qu'il est actuellement est un horizon indépassable pour l'homme ? Est-ce que tout cela est d'ailleurs consubstantiel au capitalisme ou à l'homme ? Sommes-nous sur le chemin de notre ? Est-ce inéluctable ?
Telles sont les réflexions auxquelles nous convie cette ouvrage en mettant en relation le travail de deux contemporains de la crise de 29 et deux génies du XXème siècle : Keynes et Freud. Ce travail n'est pas une pure vue de l'esprit puisque chacun des deux a nourri la réflexion de l'autre. Si Keynes revient au gout du jour, on l'évoque principalement pour ses thèses sur la relance économique (le fameux multiple d'investissement). Mais c'est le thème de l'argent qui est abordé dans cet ouvrage et sur lequel Keynes a eu des idées révolutionnaires en postulant que l'argent n'était pas seulement un moyen de transaction neutre mais un enjeu en lui-même. Ainsi, l'humain est amené à désirer l'argent pour l'argent (et non l'argent comme vecteur de subsitance, confort ou liberté, ce qui est éminemment légitime), ce qui n'a pas de rationalité économique. C'est cette accumulation qui est au coeur de nombre de perversions du système capitaliste et qui sont plus que jamais d'actualité aujourd'hui (parachutes dorés, bonus énormes dans des entreprises renfloués par de l'argent public, néo-milliardaires russes ayant pillés les ex-compagnies publiques de l'empire, ...).
Là ou le lien entre Freud et Keynes est patent, c'est que ce besoin d'accumulation pour l'accumulation s'explique par la psychologie (à la fois indivuelle mais aussi par la psychologie des foules). Freud explique qu'il existe en l'homme, à côté de la pulsion vitale (libidinale) une pulsion de mort, issue de l'érotisme anal, qui pousse l'homme vers la destruction. Le génie de la culture ou encore de la société, notamment capitaliste, est de tourner cette pulsion de mort vers le travail, l'accumulation, le 'toujours plus', le progres technique. Ainsi, cette puissance malsaine s'accumule en même temps que la société croit. Sauf que cette croissance est vectrice d'une puissance rentrée qui s'abat à chaque rupture de croissance : guerres, violence, génocides. Ainsi, la crise de 29 a enfanté de la seconde guerre mondiale.
Keynes était optimiste quant à l'avenir. Il prédisait que d'ici 2030, les hommes seraient libérés des contingences productivistes et devraient tourner leur vie vers l'art, la beauté, bref que Eros triompherait de Thanatos. Mais peut-on faire confiance en cet indécrottable optimiste puisqu'il pensait que la guerre de 14 ne durerait pas et que la crise de 29 se terminerait en 30 ou 31. Freud était lui plus inquiet de la noirceur de l'homme et aurait volontiers placé quelques pièces sur Thanatos et avec lui la fin programmée du monde tel qu'on le connaît.

dimanche 1 novembre 2009

Jack & Nico

J'ai regardé pour la seconde fois l'émission de Demorand sur F5. J'ai des sentiments très ambigus là-dessus ... Je suis un fan de Demorand (7-9 de F.Inter) mais j'étais un fan absolu de Rispotes. Or, quelque part, Demorand est pour moi celui qui a tué Moati et son émission (mais si le fait n'est pas, le symbole lui est).
J'ai regardé une fois l'émission de Demorand et j'ai été déçu : trop statique à mon goût, fini les débats avec Guetta (ah Guetta ...) et retour au 1-2-1 politique (même si un tiers vient faire un tour). Mais là, j'ai été agréablement surpris ... J'ai accroché au style, comme quoi, c'est juste peut-être le besoin de se faire à une nouvelle habitude, à un nouveau rendez-vous dominical ...
Et j'ai bien aimé Lang ... là, ça tient du miracle. Moi qui l'ai toujours tenu pour un matamore hâbleur à l'égo aussi surdimensionné et infatué que ses idées sont creuses. Certes, je n'ai pas gobé tout ce qu'il a raconté ("je ne cherche pas un poste, je cherche à servir mon pays" pouf pouf) mais enfin il est remonté dans mon estime.
Peut-être suis-je juste dans un bon jour

Critique de "Le Malaise dans la Culture" de Freud



1929. Un Sigmund Freud âgé de 73 ans dont l'essentiel de l'oeuvre est désormais derrière lui est en vacances à Berchtesgaden (oui le même que ...). Pour
passer le temps pendant ses vacances
(car il dit dans sa correspondance en avoir marre de jouer aux cartes et faire de la marche - on peut le comprendre), il écrit un court ouvrage (moins de 100 pages) qu'il vit comme tout à fait superflu, ne parlant que de culture, sentiment de culpabilité, du bonheur et d'autres choses élevées du même genre et ayant découvert les vérités les plus banales. Humilité, coquetterie ? Nul ne le saura jamais et peu importe.
Ce qui importe est qu'à mon sens ce livre est une oeuvre essentielle de Freud. Certes, il n'a pas eu le même impact sur son temps que ceux traitant des découvertes fondatrices de la psychanalyse (Psychopathologie de la vie quotidienne, Totem et Tabou, ...) et c'est peut-être en cela que Freud le considère comme une oeuvre mineure. Mais le grand mérite de ce livre est d'ouvrir la perspective de Freud et de présenter une pensée englobante, là où la focale habituelle de Freud est l'homme et non l'humanité (même si l'Avenir d'une Illusion sur le rôle de la religion en 1927 préfigurait ce tournant).
C'est donc un Freud vieillissant qui disserte sur la civilisation (le titre du livre peut aussi, et devrait être traduit en civilisation et non culture) et commet ici un essai plus philosophique que psychanalytique. Et c'est en cela qu'il me passionne.
Comment suis-je tombé sur ce livre ? En fait, je poursuis mon cycle "Le monde et la civilisation telle que nous la connaissons sont-ils condamnés à disparaître à plus ou moins brève échéance ?"(je penche pour le oui et le bref). Je tiens à dire que j'évite l'angle bien trop réduit et hystérisant de la simple écologie-défense des petits oiseaux. Je lis des ouvrages sur le thème selon plusieurs angles, par exemple l'angle écologique/sociologique de Jared Diamond. J'ai également relu Ravages de Barjavel qui donne une vision particulière mais qui ne manque pas d'acuité. Freud, lui, fournit d'autres clefs tout aussi essentielles (plus ?).
Car il est ici question du "Pourquoi ?". Il est bien joli de constater que la planète entière danse sur ses futures ruines en se fichant comme de l'an 40 (pardon, bien plus en fait) de sa proche déchéance. On peut s'en émouvoir, vitupérer, manifester (selon sa sensibilité écologiste plus ou moins radicale - il existe encore théoriquement la possibilité de ne PAS être écologiste mais elle se réduit et va bientôt disparaître, bannie par la Religion Occidentale Contemporaine pour citer Debray) ... ou essayer de comprendre pourquoi l'Homme est ainsi (à commencer par soi-même), quelle est la dynamique civisationnelle qui nous entraîne là ?
Le tour de force du livre est d'arriver en moins de 100 pages à condenser les questions essentielles. Freud s'intéresse notamment à la construction de la civilisation. Au fond, qu'est-ce qui pousse l'Homme à s'agréger et à fonder des civilisations (des "cultures" pour Freud) ? Qu'est-ce qui l'a amené de passer de la solitude à la tribu puis à la mégalopole ? Le souci de survie ? Certes, il en fait partie. Est-ce suffisant pour comprendre pourquoi 80% de la population de la planète vivra bientôt dans des conurbations? Non. Il y a bien là une pulsion chez l'homme (que Freud associe à une pulsion de vie, l'Eros - à ne pas prendre au pied de la lettre comme étant une pulsion érotique pure ... si elle s'appuie sur l'énergie sexuelle, la Libido, le Ca, son objet en est détourné ...) qui le pousse à se rassembler. Mais cela n'est pas gratuit. Il le fait au prix d'un renoncement à des pulsions primaires (liberté individuelle vs la loi) qui a un coût dans l'"économie libidinale". Ce renoncement va se faire par une contrainte externe (l'"éducation") et va être intégrée dans le SurMoi.
Mais cela ne se fait encore pas gratuitement (décidément, tout a un coût en ce bas monde ...). Parallèlement à cela, et à cause de cela, l'homme va développer un instinct de mort, une pulsion de mort, destructrice et/ou auto-destructrice (que Freud dénomme Thanatos), qui est mise sous le boisseau mais qui, sous certaines conditions, explose de la façon la plus spectaculaire (génocides par exemple). De cette façon étonnante, Freud renoue finalement avec un sentiment proche du religieux (qu'il honnit pourtant - cf L'Avenir d'une Illusion) en retrouvant le Bien et le Mal commun à tous les monothéismes.
La question finale étant qui, d'Eros ou de Thanatos, va gagner au final.
Il est intéressant que Freud, en 1929, écrive cette dernière phrase au livre : "Et maintenant, il faut s'attendre à ce que l'autre des deux puissances célestes, l'Eros éternel, fasse un effort pour s'affirmer dans son combat contre son adversaire tout aussi immortel". Optimisme sorti de la verdure des montagnes allemandes .... qui sera douché en 1931 car Freud sent et pressent que Thanatos est train de fomenter une offensive sans précédent avec le parti Nazi. Aussi, il ajoute dans une réédition "Mais qui peut présumer du succès et de l'issue ?".
Je me rend compte que malgré la longueur de ma dissertation, j'ai über-simplifié la pensée du maître. A défaut de pouvoir et savoir les résumer, je me contenterai de dire que Freud "digresse" si l'on peut dire (et de quelle manière !) sur des sujets essentiels tels que la place du travail ou de l'art dans la société et en quoi répondent-ils à un besoin de l'homme (là, on se dit que Martine Aubry aurait du lire Freud - penser que le travail se réduit à un "temps donné" dont on fait un décompte mathématique et dont la flèche de l'Histoire orienterait le temps à la baisse de façon inéluctable - est d'une bêtise crasse, mais passons) ou encore sur la formation de la conscience morale.
E-S-S-E-N-T-I-E-L

Chronique d'un carnage annoncé

Avec toute la vague de suicides chez France Telecom a débarqué toute la clique des sociologues sur le mode de "Je vais vous expliquer le pourquoi du comment". Bon, j'ai l'air sarcastique mais certaines sont vraiment bons ... L'explication qui me semble la plus censée est qu'il y a eu une désagrégation complète des solidarités à l'intérieur de l'entreprise suite aux changements d'organisation du travail. Ceci a amené le fait que la violence (exercée ou subie) est devenue individuelle. J'en profite pour ouvrir une parenthèse car j'ai regardé sur F3 un documentaire sur la "destruction du travail" ou un titre comme ça. Bon, mon c... de scope a raté l'enregistrement de la première partie. Ceci dit, la première était édifiante en montrant des cas de souffrance au travail, de harcèlement, d'inhumanité. Mais ce qui est le plus terrible comme le résumait une psychologue du travail, c'est que les gens qui viennent la voir car ils ont été harcelés, si elle leur demande : "vous être la première ?". Réponse : "Non". "Qu'avez-vous fait pour les autres ?". Réponse : "Rien". Voir avoir crié avec la meute ... Le reportage montrait une chef caissière qui après avoir consenti, sur ordre, à pourrir la vie d'une caissière jusqu'à son départ, avait à son tour été foutue dehors ... perte de cheveux, maladie, travailleuse handicapée. Le bourreau est devenue la victime. D'autres exemple émaillaient le reportage, de la caissière au cadre sup'. Voir comment chacun de nous peut se transformer en bourreau pour l'autre par lâcheté, par soumission, par peur de perdre son travail, par ambition. Et le système se nourrit de tout cela. Bref, l'expérience de Milgram en live et à grande échelle. Ca ne vous rappelle rien ? Moi, perso, le IIIème Reich. Y-en-avait-il tant que ça des pur et dur idéologue de la cause aryenne ? Pas tant que ça je pense (tout comme des tenants du pur darwinisme d'entreprise il y a peu ...). Par contre, combien d'allemands ont-été passifs voir actifs par soumission, peur, lâcheté : beaucoup ! D'ailleurs, je me suis lancé dans "La mort est mon métier" de Robert Merle ... comme quoi tout a une logique.
Bref, pour revenir à mon cas initial ... vu que chacun est retranché dans l'individualisme, la violence devient individuelle. D'où les suicides. Un sociologue sur un plateau télé disait l'autre jour qu'il s'étonnait que la violence ne se soit pas retournée dans l'autre sens avec des employés abattant des patrons ou managers. Ca y est, vieux, on y est ! Cette semaine, un gars a abattu le patron de sa PME et son fils avant de gentilment se rendre. Il avait un job pourrave et avait décroché une place tranquille et stable mais le patron l'obligeait à faire sa période de préavis et cela allait faire foirer son plan. Bon bien sur, ça n'est pas le cas idéal : c'est une PME où le patron et son fils trimaient comme les employés, pas une multinationale désincarnée totalement dévouée au profit de l'actionnaire. Mais bon, cela pourrait bien marquer une inversion de la violence. Il ne va pas faire bon être PDG ou manager prochainement je pense. Heureusement que la vente d'armes est limitée en France ...

Critique de "Bande Originale" de Rob Sheffield

Rob Sheffield est un journaliste musical de Rolling Stones, un type de la même génération que moi ou presque (il est né en 1966), ce qui permet une identification générationnelle évidente. C'est un dingue de musique (logique vu son métier ...). Il nous ramène au bon vieux temps de la cassette audio, de la Maxwell TDK, des cassettes que l'on avait achetées et que l'on trouvait pourries alors on mettait un bout de scotch sur les trous pour ré-enregistrait par-dessus, des compils que l'on faisait en pompant péniblement d'un magnéto à l'autre ou que l'on enregistrait sur la radio, en mettant le magnéto sur enregistrement et pause et où devait lâcher le bouton pause au moment fatidique et où on râlait parce que, invariablement, le DJ coupait un bout de la chanson ou racontait des conneries dessus. Un temps révolu, celui de la musique "rare" qui a été complètement remplacé par la musique-robinet du temps du MP3. Ceci dit, la compil' n'a pas encore complètement disparu. Elle survit dans les playlists iPod ou YouTube.
Rob Sheffield écrit une (auto)biographie dans lequel il raconte sa jeunesse et sa vie de jeune adulte, son obsession pour la musique et les compils, comment ces dernières lui servaient à tout : draguer une fille, la larguer, se faire remarquer, exprimer des sentiments qu'il ne pouvait exprimer d'une autre façon.
Et surtout sa rencontre avec Renée, l'amour de sa vie, l'amour commun de la musique qui a façonné leur relation jusqu'à ce qu'elle tombe raide morte, dans sa trentaine, d'une embolie pulmonaire, et encore comment la musique a accompagné son impossible deuil.
L'histoire touchante d'une vie et d'une histoire d'amour, sur fond de la BO d'une époque : Pavement, Nirvana, Les Smiths, Veruca Salt, Sebadoh, Prince, Aerosmith, ... et encore plein d'autres que je n'ai jamais écoutés ou même jamais entendu parler.
A mettre entre toutes les oreilles.

I wanna be Francois Begaudeau

Je veux être François Begaudeau. On a à peu près le même âge lui et moi. Je ne sais plus top ou j'en suis, j'ai démarré ma carrière professionnelle et je cherche une bifurcation vers quelque chose quelque part. Je ne sais pas encore si ce sera une légère courbe ou un violent tête-à-queue en serrant le frein à main. Mais ce que je vois, c'est qu'il existe un double de moi-même qui semble avoir réussi à faire ce que je veux faire. I wanna be François Begaudeau.
J'ai exactement un an de moins que François Begaudeau. A nos âges, on ne compte plus vraiment ce genre de différence. Comme moi, il démarre la vie active de façon tout à fait conventionnelle. Comme moi, je ne suis pas sur qu'il a fait un choix. Parents enseignants, fils enseignant. Banale histoire de reproduction sociale. Sauf qu'à un moment, Francois Bégaudeau bifurque. Il se ménage du temps, il écrit aux Cahiers du Cinéma. Il y a avait bien eu quelques germes. Il avait été à la tête d'un groupe de punk-rock du très joli nom de Zabriskie Point (joli par le lieu, joli par le film). Mais enfin, combien de cadres de multinationales ont montés des groupes de rock voire punk en étant ado ?
Et puis, François Bégaudeau, il explose. Il fait des livres, des bons livres, des livres que moi-même j'achète, des livres qui marchent bien. Il devient critique à la télé, il passe bien, il est beau, d'une beauté vaguement féminine, loin des clichés du mâle viril minable et pourtant, il cultive les contrastes. Il assume sa féminité, François Bégaudeau, et en même temps, il est fan de foot. Il est érudit, mais il aime le rock foutraque des Wampas. Il a tout pour plaire, François Begaudeau. Il s'essaye même au cinéma. Et vous savez quoi, il récupère la Palme d'Or ! C'est Forrest Gump, François Bégaudeau, tout lui réussit. On peut même pas être jaloux, il le mérite.
Dis, comment on devient François Bégaudeau ? I wanna be François Bégaudeau.

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