BO du Blog

jeudi 25 février 2010

Le jour de la naissance du Jihilisme (part 1)

Working for the rat race
You know you're wasting your time
Working for the rat race
You're no friend of mine

The Specials / Rat Race


Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le rez-de-chaussée. Oubliant les règles tacites de bienséance prévalant en ce lieu, Marc bouscule une femme entre-deux-âges et se précipite dans le hall de la tour. Hall cent fois vu et traversé mais qu’il ne regarde qu’à peine, sa vision engloutie par un effet tunnel et son souffle englué dans une apnée prolongée sous la compression douloureuse de sa poitrine. Enfin, il atteint les portes battantes, s’impatiente dans le cylindre qui effectue sa rotation à son train de sénateur. Puis il est là, sur l’esplanade et prend une grande bouffée d’air, comme s’il remontait à la surface.

Là, devant la tour, toujours le même spectacle auquel lui-même participe plusieurs fois par jour. Les grappes de fumeurs tirant nerveusement sur leur clope, les bouts rougeoyant témoins de leur impatience à prendre une dose maximale de nicotine en le moins de temps possible. Il ne s’est jamais trop mêlé à ces groupes constitués. Il n’a jamais été vraiment doué pour se mêler aux groupes établis, à vrai dire. Un hochement de tête par ci, un vague sourire de reconnaissance par là, oui, mais pas vraiment grand-chose de plus. Et pourtant, il les connaît bien désormais. Pas intimement bien sur, pas leur vie, mais leurs têtes, leurs petites habitudes. Il s’est fait un petit plaisir de leur donner un surnom, d’imaginer leur vie, leur travail, leurs manies, leurs faiblesses, la tête de leur femme ou de leur mari. Quoi faire sinon en fumant en solitaire ? Contempler les tours Nuage, là-bas du côté de Nanterre ? Il n’a jamais compris comment des choses d’une laideur pareille avaient pu sortir de Terre, ces espèces de cylindres bariolés avec de minuscules fenêtres leur donnant un aspect de termitière ou de cages à Lemmings. Supporter cette vue chaque jour était un supplice à lui seul mais il n’y a pas grand-chose d’autre à regarder. Juste rester là, se protéger du vent incessant (Marc avait toujours été fasciné par la façon dont le quartier de La Défense semblait générer du vent. Pas seulement le canaliser ou l’amplifier. Non non, c’était bien plus magique que cela. Quand dans Paris ou autour, le vent est nul, il souffle toujours un vent frais ou glacial, selon la saison, au milieu de ses tours. Un vrai phénomène physique. On devrait convertir le lieu en spot de planche à voiles ou bassin de coupe de l’America. Sauf que la mer est bien loin …

Une Marlboro s’est matérialisée dans sa main. En l’allumant, il peut constater à quel point il tremble. Il tire une longue taffe, la plus longue de sa vie peut-être. Encore un peu et il pouvait griller une clope d’une seul trait, comme ça, cul-sec. Au lieu de quoi, il la finit consciencieusement en regardant distraitement l’homme à la moustache jaune et aux gauloises qui puent, la pétasse aux airs de secrétaire hautaine avec son chignon relevé et son air de comme-si-ma-bite-avait-un-goût, la jolie blonde toujours suivie par son fidèle compagnon. Marc aurait donné cher pour savoir s’il couchait avec elle ou s’il la poursuivait en vain de ses assiduités depuis … quoi ? des mois ? des années ? Avec la répétition, la routine, le sentiment de passage du temps finit par se désagréger. Une fois sa cigarette terminée et dûment écrasée, et malgré une envie brûlante d’en fumer une autre, Marc laisse ce paysage qu’il devine regarder pour la dernière fois et s’en va vers la passerelle qui le mènera vers l’esplanade centrale. Il lève la tête pour regarder les tours de verre qui l’environnent. En deux minutes, il est au centre de l’esplanade de la Défense, face à la Grande Arche. Il a toujours éprouvé un sentiment de malaise face à ce lieu qui est pour lui la quintessence de la déshumanisation, un endroit où l’homme n’a pas sa place, où les sentiments sont bannis. Il s’attendrait presque à voir à la sortie du RER un panneau comme dans les bande-dessinés à la Lucky Luke, avec des cornes de zébu ou un animal du même tonneau avec une mention « Ici, abandonne tous tes espoirs ». Oui, ça ne le surprendrait pas plus que ça. Il n’y a qu’à voir la masse bovine des passagers du RER qui se déversent toutes les cinq minutes et dont les épaules s’affaissent à mesure qu’ils montent les marches.

Il est à 15 heures. Autant dire un no man’s land temporel en ces lieux entièrement à la solde du dieu PIB. Il erre un peu seul au milieu du grand vide. Qu’est-ce qu’on est censé faire quand on vient de mettre son poing dans la gueule à son patron ? Marc n’a toujours eu qu’une réponse face à ce genre de situation : se prendre une cuite et une bonne. Rebooter le système qu’il appelle ça. Attention, le système va bientôt s’arrêter, merci d’interrompre toute communication. La question qui mobilise toute son énergie est se savoir s’il va prendre une cuite ici même, sachant que ce sera pathétique ou s’il allait prendre le RER A, rentrer chez lui dans son 32 m2 à Nation et se mettre une pathétique cuite ? Il décide qu’il n’a pas le courage de descendre dans le RER, pas tout de suite. Il lui faut se desserrer un peu la gorge. Il commence par fouiller fébrilement dans la poche de son pantalon. Une onde de soulagement le parcourt quand il se rend compte qu’il a gardé son tube de Lexomil sur lui. Dans le feu de l’action (oui bon, l’expression fait un peu Schwartzenegger alors que ça avait été bien plus minable que ça), il avait laissé sa veste et ses maigres affaires. Mais il y avait deux choses dont il ne se séparait jamais : ses clopes et son Lexomil. Le pack de survie en milieu hostile. Il fait mine d’hésiter, joue un peu à la pucelle effarouchée, considère le fait de n’avaler que la moitié de la barrette quadrisécable. Mais sa décision était prise avant même qu’il ne sorte le tube vert de sa poche. Il avale un comprimé entier qui navigue interminablement en raclant son œsophage en faisant son chemin vers son estomac. Il n’a plus qu’à attendre que l’effet lénifiant arrive. Il va accélérer le processus en allant picoler consciencieusement.

Il s’engouffre dans le centre commercial des Quatre-Temps, navire amiral de la consommation rapide, escale des cadres du quartier, ses 265 magasins qui offrent un ersatz de vie avant que le reflux des commuters le laisse sans vie après 19h. Un lieu de non-vie ou plutôt d’un semblant de vie artificielle. Marc se dirige au hasard, ignore le Café de la Place sur le parvis, se retrouve au niveau 1 dans la zone Mandarine. Quel est l’abruti qui a eu l’idée de nommer les recoins de ce lieu sinistre de cette façon ? Pourquoi pas papaye verte ou ananas givré ? Qu’importe, il entre dans le Café de la Grand’Place et son décor typiquement bobo. Quelques cadres encostardés sont assis là, en train de négocier quelques business entre deux réunions, échafauder des plans de batailles commerciaux, des business plans, des descentes en piqué sur des cibles marketing. Il se rencogne dans un coin de la salle. Le serveur arrive et il commande un whisky-coca. Au regard du type, il voit bien que celui-ci est d’emblée méfiant. Prendre un alcool fort en milieu d’après-midi n’est pas vraiment le genre du coin. Un café, un smoothie, voilà ce qu’il aurait du commander. Une fois encore, il se sent en décalage avec ce qui l’entoure. Peu importe, dans quelques minutes, il aura l’estomac chaud de l’alcool ingurgité et la tête légère des benzodiazépines. Et alors, il se foutra comme de son premier costard de ce serveur minable.

I get up in the evening, and I ain't got nothing to say
I come home in the moring, I go to bed feeling the same way
I ain't nothing but tired, man I'm just tired and bored with myself

Bruce Springsteen / Dancing in the dark


Pourquoi Marc a-t-il mis son poing dans le nez parfait de son manager ? Il n’avait jusque là jamais été violent avec personne. D’aussi loin que remontent ses souvenirs, aucune bagarre n’est venue émailler sa vie rangée. En fait, il a toujours été trop pleutre pour provoquer la moindre escarmouche et a toujours fui le moindre signe de violence comme la peste. Son manque d’expérience a d’ailleurs été patent. Il a maladroitement écrasé son poing fermé sur la figure de son chef. Celui-ci s’est écroulé sur la moquette pisseuse de l’open-space, plus par surprise que sous la violence du coup. Quelques collègues se sont levés, l’ont éloigné. Il s’est dégagé nerveusement et s’est dirigé à pas vif vers l’ascenseur. Fin de l’histoire. Plutôt pitoyable. Et les phalanges de sa main droite commencent à le lancer douloureusement. Il va à la pêche au glaçon dans son verre et les applique sur sa main endolorie. Mon garçon, tu ne seras jamais un boxeur. Il recommande un whisky-coke. Le regard du garçon est désormais clairement désapprobateur, surtout en voyant la petite piscine formée par la fonte des glaçons. Il a cependant la bonne idée de la fermer. Après tout, cet accès de violence a surpris Marc lui-même, peut-être cela va-t-il recommencer ?

Une fois le troisième verre avalé, les choses semblent plus simples. Marc n’a plus rien à foutre des regards en biais du tenancier et regarde les cadrillons comploteurs avec un vague amusement. Il peut presque sentir le GABA envahir son cerveau et ralentir les échanges de neurotransmetteurs entre ses synapses. Il atteint le parfait et délicieux point d’équilibre où il sent à la fois bien défoncé et en même temps totalement lucide. Il sait par expérience que cet état métastable n’est que trop précaire et qu’il aura vite fait de rebasculer vers la trivialité de la vie quotidienne ou au contraire se projeter vers un état d’inconscience comateux. Il lui faut réfléchir un peu à la dernière heure. En fait, Marc n’haïssait même pas son chef de service. Il ne l’aimait pas non plus certes mais pas au point de se ruer sur lui. Ou alors il aurait pu en faire de même avec des dizaines de collègues, chefaillons, clients. Certes, ce n’est pas un saint non plus, avec un style qui irritait Marc. Le genre de type qui a fait une bonne école, sur de lui et de son fait, certain que sa carrière et sa vie sont sur des rails, de l’amour de sa belle femme et de ses deux belles têtes blondes. Le manager qui ne se sent pas ridicule à débiter des messages corporate au premier degré. Celui aussi qui se vante de savoir faire tourner une équipe « à la dure » mais « en étant juste ». Qui pense que remercier ou féliciter un collaborateur est une perte de temps. « On est pas chez mémé » est sa phrase favorite. Marc l’a déjà repris à ce sujet en lui disant qu’il n’avait pas pigé grand-chose aux ressources humaines. Ainsi, un certain antagonisme s’était créé entre eux, une opposition dans les valeurs mais bizarrement, cela n’avait pas été plus loin. Son manager aurait pu dès lors se montrer vachard, lui filer les missions les plus pourries auprès des clients les plus tordus mais non. L’affrontement larvé était aussi étrangement teinté de respect mutuel. Sur quelles bases ? mystère … Les êtres humains et les relations qui les unis sont, dans la plupart des cas, un mystère impénétrable.

Rien qui puisse expliquer l’incident d’aujourd’hui donc. Et Marc avait beau vomir la fidélité corporate de son chef, il n’en avait pas moins été un salarié modèle jusqu’à aujourd’hui. Même si un scepticisme toujours plus profond l’envahissait, même si le sens de tout cela lui apparaissait de moins en moins clairement de jours en jours, il venait de passer douze ans de sa vie comme un moine-soldat de son entreprise. Pas tant par conviction que par dépit, par incapacité à trouver quoi que ce fut d’autre pour justifier d’être de plain-pied dans cette vie. Il y a aussi de l’atavisme dans son parcours, les marqueurs d’une éducation pétrie de valeurs telle que la ténacité, la fidélité, l’interdiction de se plaindre et pis encore, d'abandonner. En bref, il était plus proche qu’opposé à son manager, c’est peut-être même cela qui l’avait poussé à lui casser la figure, de voir comme dans un miroir le reflet de sa propre médiocrité. Une petite chose aussi les séparait : Marc était rongé par le doute quand son chef semblait lui droit dans ses bottes et ne jamais douter. Bien sur, il devait de temps à autre connaître un petit coup de blues mais sa foi en l’entreprise et le système économique, sa vie, son sens, l’ordre de l’univers semblait inaltérable chez lui. Marc se sentait vis-à-vis de lui comme un curé défroqué face à un cardinal à la foi inaltérable. En tout cas, un monde venait de se refermer derrière lui. Il ne retournerait jamais dans cette tour. Il allait attendre chez lui les lettres recommandées, les convocations à entretien, mises à pied puis licenciement pour abandon de poste ou faute grave, peu importe. Il se rend également compte à cet instant que son geste avait une autre signification : en quelques instants, il a définitivement dit adieu à ce monde qu’il ne supportait plus sans avoir le courage de le quitter. Il a fait un geste de non-retour vis-à-vis de son entreprise mais a aussi hypothéqué ses chances de retrouver un job dans le secteur. C’est un petit monde où il est devenu tricard. Il a agi comme quand on monte sur un tremplin de dix mètres à la piscine. Si on réfléchit, c’est foutu, on reste comme un con tétanisé là-haut et on finit par redescendre piteusement par l’échelle. Mais si on arrive à déconnecter son cerveau ne serait-ce que quelques centièmes, on trouve la force de se lancer et d’atterrir à 60 kmh dix mètres plus bas. C’est ce qu’il venait de réaliser.

La suite

3 commentaires:

  1. j'adore le style d'écriture! c'est puissant mais faut des fleurs et de la joie aussi non? :/ allez ;)

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  2. merci :)
    c'est pas trop le style de cette série
    promis, je ferai + léger le prochain coup ...

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  3. En effet j'attends la suite, très agréable à lire malgré ma fille qui joue au playmobil je suis restée captive(!!)...en savoir un peu plus sur ce qu'à dis le chef de marc où alors est-ce juste l'effet miroir qui l'a fait péter les plombs...Mais ma faible connaissance du genre humain me fait dire qu'il y a du avoir un micro ou macro élément déclencheur (une pharse de trop, un regard qui en dis long...?)...En savoir un peu plus...

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