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samedi 27 février 2010

Le jour de la naissance du Jihilisme (part 2)

Episode précédent

There is nothing that competes with habit
And I know it's neither deep nor tragic
It's simply that you have to have it
So you can make a killing

Aimée Mann – You could make a killing


Marc s’engouffre dans la gueule béante de la bouche de métro. Ca n’est pas encore l’heure de grande affluence mais les premiers salariés quittent la zone, les secrétaires et autres petites mains des grands pontes travaillant dans les étages supérieurs. Il descend dans la vaste station, jette à peine un regard aux boutiques alignées comme à la parade. Qui peut bien acheter du parfum sous terre dans le métro ? Un amoureux qui a raté l’anniversaire de sa promise et dont c’est la dernière chance avant de rentrer à la maison ? Est-ce que ce type de cas est suffisamment courant pour justifier l’ouverture d’une parfumerie dans cette galerie commerciale glauque ? Marc ferait bien un petit calcul de proba mais son cerveau commence à sérieusement pédaler dans la semoule. Il se contente de passer machinalement son passe Navigo sur la borne et de descendre sur les escalators. Quatre mois qu’il est à Paris et il ne s’est toujours pas habitué à fréquenter son métro : l’odeur qu’il règne dans les stations lui donne la nausée, mélange improbable de caoutchouc chaud et du rassemblement des miasmes de centaines d’aisselles ; les regards froids, lourds, baissés vers le sol ; la précipitation qui règne en ces lieux, les gestes d’impatience si vous trainez sur la file de gauche des escalators ; les gueulantes outrées si vous montez dans la rame avant que tout le monde en soit sorti. Tout un petit monde de règles et de manies tacites qui semblent avoir été gravées dans un marbre qui lui est inaccessible.

Marc saute dans le NEGE qui s’ébranle vers Boissy Saint-Léger. Il se laisse bercer par le roulis du RER et sombre dans une rêverie agitée. Un coup d’œil circulaire pour identifier les autres passagers de la rame. Il s’était toujours demandé à quoi pouvait bien ressembler le métro à une heure où il n’y avait pas que des encostardés en semaine. Ca y est, il est renseigné et passablement déçu. Hormis les cadres nimbés de leur aura de maîtres du monde partant à l’assaut de leur grandes tours phalliques, le public est globalement le même. Pas de regards échangés. Toujours le même contingent de lecteurs, ce qui n’a jamais manqué de le fasciner. Au niveau logistique déjà, il faut une sacrée adresse pour arriver à amortir tous les mouvements de la rame, les arrêts, les démarrages, les zig-zag dans les méandres souterrains et le tout en arrivant à fixer son attention sur le livre, le regard sur la bonne ligne, l’esprit détaché de tout ce qui peut bien se produire dans le wagon. Et si vous parvenez à maîtriser cet art, il vous faut avoir une horloge mentale calée sur l’horaire de votre rame et qui vous fait lever de votre siège même en plein milieu d’un chapitre. Marc se disait que dans l’hypothèse improbable où Paris existerait encore dans un millier d’années, les habitants seraient des mutants dont le cerveau serait capable de stocker les trajets et horaires des métros et de lire dans n’importe quelle position, en faisant du yoga, en cas de déraillement, ou toute autre situation imprévue. La seule chose qui laissait vraiment Marc songeur était de savoir comment l’on pouvait prendre un quelconque plaisir à lire dans ces conditions. Comment peut-on s’immerger dans l’esprit d’un auteur, saisir une atmosphère, l’épaisseur d’un personnage dans le sifflement des pneus et le courant d’air des fenêtres entrebâillées ? Un journal, un magazine, certes. Mais un roman, un vrai ? Il contemple également les ados qui se poussent, chahutent et emmerdent gentiment le reste des passagers, les femmes en boubous, un jeune homme solitaire avec un casque aussi large que sa tête et dont l’électro poussée à bloc est en train de réduire l’espérance de vie de ses oreilles à chaque minute.

Passé Auber, Marc commence à sentir un certain malaise en lui. Le Whisky, le stress, le Lexomil commencent à lui tourner la tête. Sa langue est pâteuse et colle à son palais. Heureusement, Chatelet-Les Halles arrive. La porte s’ouvre, il se jette en avant sous les protestations véhémentes des grimpeurs. A peine arrivé sur le quai, il se casse en deux et vomit copieusement en arrosant au passage les godasses de quelques usagers. La petite foule descendue du RER A le regarde comme s’il était une cellule dormante d’Al Quaïda à lui tout seul. Il faut dire que l’odeur se dégageant de la petite flaque qu’il a déposée lui laisse peu de marge pour plaider la gastro. Du coup, il préfère se tirer à grandes enjambées. Il entend derrière lui quelques insultes et il répond par bravade en envoyant le gars se faire foutre et en lui faisant un doigt de bon aloi. Arrivé à l’air libre, il débouche Rue Berger. Il se voit mal repartir underground, il va donc faire le trajet jusqu’à Nation à pied. Il en profitera pour faire provision d’alcool chez le petit épicier arabe en bas de chez lui. Une légère bruine tombe sur la capitale, rien de trop méchant, juste de quoi lui remettre les idées en place. Ce doit être l’affaire d’une heure de marche s’il arrive à ne pas trop s’égarer.

It's another lonely evening
And another lonely town
But I ain't too young to worry
And I ain't too old to cry
(…)
Got another empty bottle
And another empty bed
Ain't too young to admit it
And I'm not too old to lie
I'm just another empty head
That's why I'm lonely
I'm so lonely
But I know what I'm gonna do -
I'm gonna ride on

AC/DC – Ride On


La fraîcheur et l'humidité lui remettent un peu les idées en place. Il en profite pour essayer de prendre un peu de perspective et faire un point sur son passé. Il a toujours douté des types qui disent avoir frôlé la mort et vu en trois secondes défiler leur vie. Marc n'avait certes pas eu une existence démente mais il se voyait mal la revoir en trois secondes. Il avait plutôt l'impression d'une vieille cassette VHS qui rembobinait dans le lecteur et se mettait à siffler en approchant du début, l'enfance et l'adolescence. Ce bout de la bande est assez long mais il ne contient pas grand chose, du moins pas grand chose de plus excitant qu'un épisode de Derrick. En fait, Marc se demande si cette période de sa vie n'est pas anormale à force d'être normale. Il est l'incarnation même du mainstream et de la plus pure normalité. Un rêve de statisticien, le centre exact de la courbe de Gauss, le zéro absolu de l'écart-type. Né dans la banlieue de Bordeaux, de parents professeur de lycée et agent d'assurances, bourgeoisie bas de gamme, famille emblématique de l'exode rural et d'une certaine ascension sociale, racines françaises jusqu'à la Révolution Française au moins, un frère de 5 ans son cadet. Famille nucléaire, mais pas atomique. Enfance tranquille dans une banlieue pavillonnaire, maison raisonnable pour jardin moyen. Tout son environnement a toujours respiré le moyen, le raisonnable. Et il s'est construit à cette image, à son corps presque défendant. Il a toujours été relativement adapté au système scolaire, sans faire d'étincelles non plus, juste le passage métronomique de classe en classe marqué par un ennui régulier. Une vie s'écoulant doucement comme l'eau dans l'estuaire de la Garonne. Si l'on demande à Marc, il dit qu'il a eu une enfance ... tranquille. Le mot heureux lui reste sur le bout des lèvres. Evidemment, il aurait mauvaise grâce à se plaindre, il a eu des parents aimants et des amis. Il n'a jamais gagné de concours de popularité mais n'a jamais émargé dans les rangs des souffre-douleurs. Moyen, encore. Quinze années se sont passées sans laisser beaucoup plus de traces qu'une mouche dans un verre de lait.

Parfois, Marc aurait aimé être à la marge. Il aurait évidemment pu l'être en se mettant de lui-même sur le bord du chemin, en traînant avec des types un peu borderline, en claquant une crise d'adolescence furieuse. Mais non, un certain déterminisme le condamnait à l'anonymat, à la transparence. Parfois, il a même regretté de n'être pas né homo ou beur. Evidemment, il était refroidi dans cette pensée par les discriminations dont sont victimes les minorités. Etre adolescent et se découvrir pédé ne semblait pas ce qui se rapprochait le plus de l'eden sur Terre. Et puis, rien à faire, même en se concentrant, il n'avait jamais pu ressentir le moindre émoi devant un fessier masculin, même bien galbé.

Cela allait même plus loin car toute sa personnalité était envahie de ce froid tranquille. Pas de passion, pas de passions. Il enviait ceux qui se passionnaient pour la religion, les cathédrales en allumettes, les maquettes, le beach-volley. N'importe quoi mais quelque chose qui vous consumait, même quelques années, qui allumait une petite flamme. Marc était une sorte de stoïcien involontaire sauf que le but du stoïcisme est l'ataraxie, l'absence de souffrance et que lui souffrait de ce manque de passions. Il ne ressentait même pas d'attirance pour ce qui est censé être la marque de fabrique de la virilité : le foot l'emmerdait copieusement et le cul ne le passionnait pas. Seule la picole échappait au détachement de cette sainte trinité. Pour le sexe, ce n'est pas qu'il ne ressentait pas de pulsions. Il n'était pas fait de bois et produisait un taux a priori normal de testostérone s'il se fiait à sa pilosité (même s'il était loin du Bonobo mais enfin ...). Non, c'est plus que Marc a toujours ressenti un détachement par rapport à son propre corps. Ca n'est pas du dégoût, mais plutôt une volonté d'assurer un primat de l'esprit sur le corps. Une volonté de liberté. Il se rappelle qu'un jour, un camarade de lycée lui avait posé une étrange question :
- Dis, Marc, si tu pouvais choisir, bon je sais c'est con, ça risque pas, tu préférerais être un pur corps ou un pur esprit ?
- Je sais pas moi, t'as de ce questions ...
- Allez vas-y
- Un pur esprit
- Ahhhh arrête, imagine, pas de sensations, juste de l'intellect, c'est naze

Oui mais Marc était tout sauf un sensuel. Et les fonctions biologiques programmées dans son cerveau reptilien, manger, baiser, prendre soin de son corps le désintéressaient. S'il avait pu, il aurait arrêté de respirer.
Parfois, cette absence d'appétance pour le sexe le mettait mal à l'aise. Pas tant en soi-même. Celui qui n'a pas faim ne regrette pas de ne pas manger ... Non, cela lui semblait anormal. Pour une fois, il échappait à la malédiction de la médiane mais cela l'inquiétait. Chaque rassemblement viril donne l'occasion, telle une meute de gorilles se frappant la poitrine, à pisser le plus loin (ça, Marc aimait bien) et à proclamer le plus haut et le plus fort ses exploits passés et surtout à venir. De décrire à outrance les culs bien roulés et les grosses paires de nichons. Marc essayait de donner le change mais avait toujours l'impression d'être en retrait. Il se demandait si au final, on ne le prenait pas pour un gay. C'eut été une belle ironie : être hétéro, vouloir être gay et être pris pour un gay. Enfin, toutes ces questions avaient fini par s'aplanir quand il avait rencontré Virginie. Ca n'avait pas été l'explosion du dépôt des sens mais il avait trouvé un certain équilibre. Après tout, tant de mecs se plaignaient du déséquilibre du désir dans le couple (oui, Marc lisait les magazines féminins dans la salle d'attente chez le toubib) et il se rendait compte que son détachement à ce sujet comportait quelques avantages. Mais quand Virginie l'avait quitté il y a six mois, le doute était remonté à la surface.

A suivre ...

6 commentaires:

  1. Bon ben j'attends encore la suite...
    :-)

    PS
    Perso, ça m'est arrivé plusieurs fois de rater l'arrêt de métro à cause d'un bouquin. :-)

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  2. Ah oui, petite remarque: faudrait passer à l'action maintenant. Tu peux pas éternellement reculer le moment de l'action. Faut que le lecteur soit saisi dès le départ, sinon il va se tirer, attiré par les sirènes d'autres lectures...
    Enfin moi je dis ça mais j'ai jamais réussi!
    J'ai toujours ré-écrit les 20 premières pages du même roman. J'ai du les ré-écrire 5 fois sans jamais passer à l'action.
    :-)
    Bon courage.

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  3. Tu trouves que les préliminaires sont trop longs ? T'es bien un homme toi ;)
    Moi qui pensait que j'étais au top de l'action. Bon, j'avoue que c'est pas vraiment un James Bond for now. Peut-être que j'ai lu trop d'auteurs US qui sont capables de pondre 500 (très bonnes pages) sans aucune action ou presque (genre Richard Ford). T'es juste pendu au fil stylistique ... bon tout le monde aime pas. Et puis y sont forts eux ...
    Bon je vais suivre ton conseil, je vais écourter et passer l'action .. mais j'ai un peu pour filer ma métaphore cul (Marion dirait que je suis en pleine période) que j'ai peur de l'éjaculation précoce ... enfin bon c'est un essai hein ?
    Les dialogues aussi c'est affreux, c'est pour ça que y en a pas. Hyper difficile de trouver le ton had oc et qui s'articuler avec le texte.
    Ahhhh c'est un métier !

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  4. Perso, j'aime bien le style : pas trop lourd, pas trop de perte de temps en descriptions inutiles. Mais étant grande fan de polar, forcément je suis habituée à des rythmes plus soutenus. Encore une fois, ce n'est pas une critique. Faut aussi diversifié ses lectures lol.
    Je pense quand même que pour garder le lecteur faut pas trop faire traîner l'histoire tout en gardant le suspense le plus logntemps possible... tout un art!
    alors voila, on attend la suite avant de plus juger.

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  5. ah ouais je lis très peu de polars
    les derniers que j'ai du lire sont de Arnaldur Indridasson pour le décor Islandais.
    Je déteste pas mais il y a tellement de trucs à lire !

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  6. Si je peux me permettre un conseil, vous qui aimez les sujets brûlants : les arcanes du chaos du très controversé Maxime Chattam et pour une fois que l'action se passe à Paris...

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