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mercredi 17 février 2010

Religion & sacré, Freud & Debray



L'Avenir d'une Illusion est un court texte (une cinquantaine de pages) publié en 1927 par Freud. Il ressemble dans la démarche à Malaise dans la Culture, que j'avais critiqué sur ce blog. En effet, c'est un Freud plus philosophe que l'on trouve là et qui, sur la fin de sa vie (il a 71 ans au moment où il écrit ce texte), élargit son champ de vision et devient plus philosophe en le sens où il s'interroge sur le passé, le présent mais aussi et surtout le devenir de l'homme. Il décrit cela comme l'évolution de la culture (c'est-à-dire la civilisation). Ce livre est aussi un complément, une note de bas de page, une réponse aux critiques qui ont été faites sur une de ses oeuvres majeures : Totem et Tabou, paru en 1913.

L'illusion dont il parle, c'est la religion. Il n'est guère surprenant que Freud soit agnostique voir athée. Dès lors, il examine le religieux uniquement sous l'angle psychanalitique, à savoir pourquoi l'homme a besoin de croire en Dieu. Tout sentiment de croyance, de foi n'est même pas abordé tant il semble étranger à Freud. Il évoque rapidement (ce qu'il avait également fait dans Malaise dans la Culture) ce qu'un de ses correspondants a appelé le sentiment océanique, sentiment de fusion avec le grand tout, l'univers et qui pourrait être assimilé à la base du sentiment religieux. Ce sentiment est bien étranger à Freud mais l'intrigue néanmoins.

Mais ce livre ne parle pas que de la religion mais bien aussi du thème de la civilisation. En cela, on peut le voir comme un précurseur de Malaise dans la culture. Pour Freud, la culture recoupe deux choses : la domination des forces de la nature pour permettre à l'homme de survivre et d'améliorer ses conditions de vie mais également les lois régissant les rapports des hommes entre eux. Pour Freud, tout l'enjeu de la civilisation est affaire d'équilibre : chaque individu doit renoncer à ses pulsions (tuer, se taper la femme du voisin). En échange, il a la sécurité et un certain confort matériel. Là où les choses peuvent pêcher c'est sur le certain. En effet, l'inégalité matérielle remet en cause le pacte. Si un individu estime qu'il ne reçoit que de faibles avantages matériels et une piètre sécurité, il peut être enclin à ne pas renoncer à ses pulsions. Réflexion d'une brûlante actualité. Néanmoins, Freud a une vision pessimiste. Pour lui, même dans un système relativement égalitaire, son sentiment est que les pulsions auto-destructrices et violentes en chacun de nous entraîneront toujours des instabilités.

La question des élites est également prépondérante. Freud n'est pas vraiment adepte de la dictature du prolétariat. Pour le citer :

Pas plus que la contrainte du travail culturel, on ne peut se dispenser de la domination de la masse par une minorité, car les masses sont inertes et dépourvues de discernement, elles n'aiment pas le renoncement pulsionnel, ne peuvent être convaincues par des arguments que celui-ci est inévitable, et les individus qui les composent se confortent mutuellement en donnant libre cours à leur dérèglement.


On dirait aujourd'hui que ça n'est pas très politiquement correct ... Pour reprendre encore Freud :

Seule l'influence d'individu exemplaires, qu'ils reconnaissant comme des meneurs, peut les amener à des prestations de travail et à des renonciations dont dépend l'existence de la culture


Cette phrase a une résonance toute particulière à l'heure où le divorce entre classe politique et citoyens est patent et où peu d'individus diraient de leur leaders qu'ils sont exemplaires ...

En ce qui concerne le phénomène religieux, Freud y voit la conséquence de l'état de faiblesse de l'enfant dans son tout jeune âge qui va le marquer à jamais. Et ensuite dans la dépendance qu'il a à l'égard des autres hommes et de la nature (et donc la frustration et le besoin d'avoir un sens). Sur ce dernier point, il est intéressant de constater le changement par rapport à l'époque Freudienne. En effet, Freud pressentait que la domestication de la nature enlevait une des raisons de la religion. La religion a effectivement perdu du terrain en terre occidentale mais qu'en est-il dans les pays (Haïti !) où les humains sont soumis à une force de la nature aléatoire et impitoyable ? Par ailleurs, ce cycle de domination de la nature a peut-être atteint son apogée avec la revanche annoncée de la nature (pollution, dérèglement climatique, ...). Est-ce à dire que l'on va assister à un retour du religieux ? Rien n'est moins sur. Il est par contre étonnant que Freud n'aborde pas la peur de la mort comme raison du sentiment religieux ...

En conclusion, Freud considère la religion comme une névrose collective (en relation avec les frustrations liées au refoulement du pulsionnel), commune à toutes les sociétés et qui prend ses racines dans l'animisme des peuples premiers (ici est le lien avec Totem et Tabou).

Ils est intéressant de mettre en contrepoint l'excellent livre Les Communions Sacrées de Régis Debray, autre agnostique et pourtant érudit de l'histoire et des pratiques religieuses.



Le sous-titre du livre, Pour en finir avec les religions, semblerait indiquer que Debray est plus athée qu'agnostique, ce qui ne se retrouve pas vraiment à mon sens dans le livre. Debray postule que si les religions se sont effondrées dans le monde occidental, celui-ci n'en a pas moins besoin qu'avant de sacré. Evidemment, la religion, par ses rites solennels, a longtemps fourni la dose de sacré nécessaire à l'humanité. Mais la déshérence de celle-ci n'a pas entamé la soif de sacré. Celle-ci se retrouve dans les rites républicains. La Révolution Française avait voulu substituer violemment au sacré religieux un sacré républicain, allant même jusqu'à introniser un Etre Suprême qui ne soit pas Dieu. Cette tentative a échoué mais subsiste quand même, dans la solennité républicaine, une part de sacré.

Debray postule en fait que nombre de manifestations que nous ne considérions pas comme sacrées le sont. Il appelle cela les communications humaines. Celles-ci relève selon lui d'un besoin propre à l'homme et qui trouve ses racines dans sa nature même. Des événements comme la Coupe du Monde de football ou les Jeux Olympiques sont dans cette définition. Le fait que des centaines (des milliards) d'hommes sont réunis, à distance, autour d'une événement dans une simultanéité totale, induit une communion globale qui est constituante d'une caractère sacré. On peut également classer dans cette définition les célébrations de l'an 2000 ou même de chaque nouvelle année tout autour de la planète dans cette catégorie.

En faisant la synthèse des deux, on s'aperçoit que l'homme, pour supporter ses renoncement pulsionnels selon Freud, a besoin d'une croyance, d'ordre religieux ou sacré selon Debray. Reste que cela ne prend pas en compte la croyance en elle-même, le sentiment océanique effleuré par Freud.
Et il reste le pari de Pascal ...

1 commentaire:

  1. Bonjour,

    En ligne sur mon blog, une fiche de lecture consacrée au Malaise dans la culture/civilisation de Freud : http://100fichesdelecture.blogspot.fr/2015/05/freud-malaise-dans-la-culture-1929.html

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