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jeudi 11 mars 2010

Chronique magistrale de la misère sociale


Permettez-moi tout d'abord de resituer qui est Florence Aubenas. Une journaliste brillante, engagée, qui a effectué une bonne partie de sa carrière à Libé où elle a couvert des conflits à travers nombres d'endroits chauds de la planète. Elle a ensuite acquis une certaine célébrité comme otage pendant 6 mois en Irak avant d'être finalement libérée. Il est d'ailleurs assez remarquable qu'après ce cauchemar, elle soit toujours apparu souriante et libérée au propre comme au figuré et ce, dès sa descente d'avion. Même si elle a du être marquée pour toujours dans sa tête sinon dans sa chair, elle n'en a jamais rien laissé paraître. Elle a ensuite couvert le procès d'Outreau, étant une des premières à émettre des doutes sur la culpabilité des accusés. Elle travaille désormais au Nouvel Obs, elle est également présidente de l'Observatoire International des Prisons.

Début 2009, frappée (intellectuellement) par la crise, elle prend un congé sabbatique en cachant son vrai projet à son employeur. Celui-ci est de partir à Caen en laissant tout derrière elle pour vivre la crise "à hauteur d'hommes" (ou de femmes plutôt). Elle loue une chambre minable à Caen, part sans voiture, ne rentre à Paris que deux fois et se promet d'arrêter l'expérience quand elle aura décroché un CDI ce qui arrive (miraculeusement) au bout de 6 mois. Elle revient alors à Paris puis repart quelques mois après dans sa chambre meublée pour écrire ce roman/document/reportage. Ca n'est pas la première fois qu'un journaliste utilise cette méthode d'"immersion extrême", cela avait été fait avec des immigrants clandestins, des SDF. Néanmoins, il faut un sacré courage pour aller s'immerger, les mains dans le cambouis (ou pire dans la merde), dans ce que tous les autres français ne rêvent que de fuir. Avec en bandoulière, ses yeux, ses oreilles et sa mémoire pour enregistrer. Sa sensibilité et sa plume pour rapporter.

Ce qui est étonnant, c'est qu'avec son profil d'ex-otage que l'on voyait à la TV quasi tous les soirs pendant 6 mois, on se dit qu'il lui a fallu porter faux nez et postiches en tous genres. Eh bien, non ! Elle a fait au plus simple. Elle a vaguement teint ses cheveux, mis en permanence ses lunettes (qu'elle ne porte pas toujours sinon) et ... c'est tout. Pour le reste, elle a gardé la même identité et s'est juste inventé un passé de femme mariée et au foyer pendant 20 ans qui vient de se faire larguer par son mari et a besoin désespérément de bosser. Le plus fou, c'est que presque personne ne l'a reconnue. Deux ou trois personnes ont eu un doute et une l'a formellement reconnue mais a gardé le silence à sa demande.

Donc Florence Aubenas décrit sa quête d'un travail ou plutôt d'heures de travail car on se rend rapidement compte que non seulement le CDI relève du graal absolu, que même un CDD est déjà un poste au-dessus du lot mais qu'en plus espérer travailler 35h par semaine est totalement illusoire, voire impossible. Caen est marquée par un passé industriel (SMN, Moulinex, qui a complément disparu entre les années 70 et la fin des années 90). Résultat : ça n'est plus qu'une zone condamnée, avec un taux de chômage élevé et une population paupérisée. Le statut d'ouvrier est devenu quelque chose de mythique, un rêve presque oublié.

La quête de Florence Aubenas commence logiquement par l'ANPE, débordée, ne proposant rien sinon brasser du vent et truquer les chiffres à la demande de sa direction. Puis c'est les agences d'interim et enfin les boîtes de nettoyage qui vendent de la viande pour laver des locaux, ici de 5 à 7 deux fois par semaine, là de 18h30 à 20h30 tous les soirs. Une vie passée à quémander un bout de travail ici, un autre là, à faire 1h de route pour 2h de travail payés au SMIC (la convention collective prévoit SMIC+10% mais les employeurs ne la respectent pas avec la complicité de l'ANPE). Et encore, souvent les 2h négociées entre la société de nettoyage et son client se transforment en 3h. Qui éponge la différence ? Les femmes de ménage pardi ... Car c'est ce qu'a trouvé Florence Aubenas. Sa seule carte de visite ? Elle est prête à tout. "Comme tout le monde", lui est-il répondu ...

Ce livre permet de vraiment regarder la France dans les yeux de la crise, voir la misère humaine mais aussi sociale et culturelle. Le mépris affiché par les patrons, les petits chefs, les sociétés d'interim donne mal au ventre. On n'a pas vraiment l'impression d'être la France "pays-des-droits-de-l'homme" mais plutôt être resté dans Zola. Et à côté de cela, on sent malgré tout une envie de vivre, une humanité, une solidarité qui sent les derniers remparts avant le désespoir.

La grande force de Florence Aubenas c'est que son immersion permet d'être au plus près de cette réalité mais elle parvient malgré tout à trouver le recul nécessaire pour le récit. Un récit qui ne surligne jamais, ce qui aurait été l'écueil majeur. Les situations sont telles qu'il n'est pas besoin de faire de l'emphase. Juste recueillir, relater avec une sensibilité et une bienveillance qui affleure dans le récit. Sans misérabilisme, sans condescendance, sans manichéisme ni prise de parti excessive. L'exacte bonne distance. Avec du style en plus.

Chapeau, madame Aubenas !

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