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mardi 16 mars 2010

Le jour de la naissance du Jihilisme (part 3)

<-- Episode précédent

This is a start
that I know I'll believe in
so I'm leavin' everything behind
Keeping the parts
that I know I'll be needing
and I breed to be a better kind
(…)
New beginning again
a bit closer to the end

The Cardigans / Starter


Il venait de recevoir un ordre de mutation vers la capitale. Ordre accompagné d’une sorte de promotion bien que Marc avait eu un gros doute à ce sujet et d’une légère augmentation censée compenser les neiges éternelles de l’immobilier parisien. Bien entendu, après quelques recherches, il s’était avéré qu’au global son pouvoir d’achat était en diminution, suivant la même pente que ce que l’on pouvait appeler sa qualité de vie. L’ordre de mutation était rédigé comme une invite, une proposition, presque un cadeau. Mais à lire entre les lignes, il ne fallait pas être devin pour comprendre qu’il n’était pas question ici de choix. Evidemment, il eut été possible de démissionner et de chercher un autre travail mais la crise avait déjà déployé ses tentacules sur l’économie et Marc ne se sentait pas le courage de se remettre sur le marché, d’envoyer des CV, de faire semblant d’être intéressé par un job, de mettre en avant ses qualités et son soi-disant potentiel. Non, décidément, il lui semblait bien plus simple de vivre sur son acquis, de jouer avec l’inertie de son début de carrière et de laisser voir venir. Le courrier mentionnait un délai de réponse de quinze jours. Il laissa le temps passer afin de se retrouver au pied du mur. Inconsciemment, il savait que les choses n’allaient pas se passer simplement avec Virginie mais il ne pouvait plus faire demi-tour. Le lendemain avant midi, il devrait donner son accord. La procrastination qu’il avait acceptée en son sein ne pouvait aller plus loin. Il traîna tard au bureau, moulinant des choses qu’il avait déjà faites, relisant, répondant à des mails sans intérêt. Las, il fallut bien se résoudre à rentrer. Il passa le pas de la porte, tourna vers la cuisine pour prendre une bière dans le frigo, la décapsula et finit par obliquer vers le salon.


- Ta journée s’est bien passée, lui lança Virginie sur un ton voilé par l’habitude
- Ecoute, il faut que je te parle d’un truc
- Ah. Quoi donc ?
- En fait, j’ai reçu une lettre au boulot. Un ordre de mutation, répondit-il passant sous silence tout aspect relatif à un quelconque choix
- Mutation pour où exactement ?
- Paris
- Tu l’as reçu quand ?
- Aujourd’hui


Il avait prononcé ce dernier mot avec un léger tressaillement dans la voix. Le problème de l’intimité, c’est la difficulté de mentir, de gommer telle ou telle aspérité qu'il n’aurait pas été nécessaire de mentionner. Aussi, il savait qu’elle n’allait pas en croire un seul mot.


- Te fous pas de moi. Quand ?
- Ah je sais pas écoute …
- Tu dois répondre quand ?
- Demain
- Et tu as dis non, je suppose ?
- En fait, je n’ai pas vraiment le choix, tu sais
- Le choix, le choix, t’as jamais le choix ! Jamais le choix de bosser comme un âne et de me laisser seule comme une conne, jamais le choix de rater les soirées, jamais le choix de t’occuper de moi, jamais le choix d’être un vrai mec, de penser à avoir un gamin. Tu m’emmerdes, Marc, j’en ai marre


Il se trouvait figé. Il s’était attendu à une escarmouche et c’était le débarquement de Normandie. Virginie continuait à débiter sur un rythme soutenu la liste de tous ses manquements, le grand bilan de leurs années ensembles où il semblait que, de son côté, le passif l’emportait sans nul doute sur l’actif. Il avait déconnecté son cerveau pour échapper à l’avalanche. Une fois son speech terminé, elle fondit en larmes et il tendit sans conviction une main consolatrice qu’elle repoussa. Elle hurla un dernier « casse-toi » et se claquemura dans sa chambre.

Marc avait vidé sa bière pendant l’orage et en sirotait une autre. Il essayait d’évaluer lucidement la situation. L’évidence était que leur couple était comme une garrigue mal défrichée en plein été, un méli-mélo de branches et d’arbustes accumulés au fil des incompréhensions mutuelles et prêt à s’enflammer. Il venait de lancer l’allumette. Rien de ce qu’il pourra dire ou faire ne parviendrait à les relancer sur de bons rails. Cela ne ferait que prolonger une agonie longue et douloureuse. Marc opta pour la mort subite et rassembla quelques affaires. Il n’avait jamais été très matériel alors l’inventaire fut vite fait, quelques fringues, deux ou trois gadgets électroniques. Sa voiture l’entraîna en pilote automatique dans le parking en sous-sol du bureau où il passa la nuit. A la première heure le lendemain, il appela le service des Ressources Humaines et leur communiqua sa décision d’accepter la mutation et même de la devancer. Il serait prêt à la fin de la semaine.

Ainsi débuta sa carrière parisienne. Il fut intégré à un pôle un peu plus grand, plus performant. Le travail était peu ou prou le même, la promotion était bien une sinistre blague. Dès les premiers jours, un grand vide s’empara de lui. Il venait de laisser derrière lui sa compagne, ses collègues et ses rares amis pour se rendre en cette terre inconnue et il n’arrivait pas à trouver le sens de tout cela. Il faisait de son mieux pour se focaliser sur son travail, pour y trouver un oubli qui jetterait un voile pudique sur la tournure ratée que prenait sa vie. Mais de plus en plus fréquemment, l’angoisse et le vide faisaient surface et lui comprimait le plexus solaire douloureusement. Plusieurs fois, il eut la sensation qu’il allait étouffer et crever la, comme ça, dans le métro ou dans la rue. Il imaginait les passants contourner son corps en détournant les yeux, pressés qu’ils étaient de ne pas être en retard à leur travail ou de rentrer cuisiner un gigot d’agneau. Son sommeil était en lambeaux, il arrivait seulement à grapiller quelques heures ici ou là, se réveillait en sursaut, trempé, plusieurs fois par nuits, hanté par des rêves ou des cauchemars qui lui collaient à la conscience une bonne partie de la journée. Il avait le sentiment très net de glisser dans une dépression de plus en plus profonde, que le sol se dérobait sous ses pieds. La situation commença à devenir incontrôlable lorsqu’il eut ses premières crises de larmes. La première, ce fut au volant de sa voiture. Il avait du la prendre pour aller au fin fond des Ulis chez un client. Après plus d’une heure et demi de trajet, il se garait enfin, déjà en retard. Au moment de sortir de la voiture, il ressentit une fatigue extrême, un vide tel que ses membres ne semblaient plus lui répondre. Il crut qu’il allait encore avoir une attaque de panique mais seules de grosses larmes se mirent à rouler sur ses joues. Il resta là prostré pendant dix minutes, secoué par des gros sanglots, avant de se ressaisir, de passer par les toilettes de la société pour se jeter de l’eau sur le visage et enfin se présenter. Ses crises se multiplièrent alors mais il réussit à chaque fois à se cacher pour ne pas s’exposer ainsi, nu, faible, exposant la surface de son être à la moindre rayure du monde extérieur.


While my heart is a shield and I won't let it down
While I am so afraid to fail so I won't even try
Well how can I say I'm alive
But if my life is for rent and I don't learn to buy
Well I deserve nothing more than I get
Cos nothing I have is truly mine

Dido / Life for rent


Il lui fallait agir. La perspective de s’effondrer en larmes au milieu de l’open-space rempli de ses collègues ou de chialer comme un gosse devant un client le glaçait d’effroi. Il savait qu’il aurait du aller voir un spécialiste, un psy-quelque chose, psychologue, psychothérapeute, psychiatre, psychanalyste, … Mais il en était bien incapable. Prendre un rendez-vous auprès d’une secrétaire condescendante lui expliquant qu’il n’y avait rien avant trois mois, finir par arriver dans un cabinet aménagé dans un ancien appartement bourgeois de trois mètres soixante de plafond, ses chaussures en cuir crissant sur les lambris du parquet, s’annoncer auprès d’une autre secrétaire qui lèverait à regret les yeux de son bouquin, patienter au milieu d’autres types aux visages ravagés par les nuits d’insomnie et le regard embrouillé par les neuroleptiques. Puis pénétrer dans le saint des saints, rencontrer le docte homme empli de sagesse, s’asseoir à son invite puis raconter son histoire sans fard, celle qu’il avait du mal à se raconter à lui-même. Enfin, parler de son enfance, de ses parents, de ses désirs et pulsions tandis que l’homme hocherait lentement la tête en pensant à sa partie de golf du week-end. Non, ce n’était pas une option. De toute façon, Marc n’avait toujours eu que du mépris pour le corps médical.

Il choisit donc de faire les choses à sa façon, passa ses soirées à compulser les sites médicaux sur Internet, à faire son marché de psychotropes et à choisir la pharmacopée qu’il allait s’administrer. Les médecins ne seraient que l’instrument de sa propre volonté. Il devint rapidement expert dans le domaine. Les toubibs ne furent bientôt pour lui que des machines à ordonnance, il suffisait de savoir sur quel bouton appuyer pour qu’ils crachent les précieux papiers signés selon ses souhaits. Ce sentiment lui redonna un peu d’amour propre en assouvissant ses fantasmes de domination sur ces crétins surévalués qu’étaient les docteurs. Anxiété, angoisse qu’il disait ? Le voilà avec une belle ordonnance de Lexomil ou de Temesta. Insomnie ? En route pour le Stilnox ou l’Immovane. Sinusite imaginaire ? une prescription de corticoïde allait le remettre en selle les petits matins difficiles, c’est-à-dire tous. Après tout, les coureurs cyclistes prenaient ça pour grimper les cols, ça devrait lui suffire pour aller au travail. Il livrait le minimum possible de son intimité, changeait systématiquement de médecin pour ne pas avoir à approfondir. Une fois l’ordonnance en main, il doublait ou triplait la mise grâce aux pharmaciens. Avec une même ordonnance, il plaidait la perte de la boîte de médicament, un déplacement ou un oubli et réussissait à collecter d’autres boîtes. Ses stocks de psychotropes grandissaient à vue d’œil. Sa consommation aussi. Il doublait ou triplait systématiquement les doses prescrites. Les boîtes indiquaient toutes qu’il ne fallait pas mélanger avec de l’alcool, il s’y employait donc systématiquement pour augmenter les effets.

Ce régime lui permit de faire face au quotidien et desserra un peu le nœud qu’il avait dans la gorge chaque matin en se levant. Il avalait des comprimés dès le lever, faisait quelques allers-retours aux toilettes dans la journée pour ne jamais laisser son sang tourner à vide. Puis il finissait la journée en pente douce chez lui, entre médicaments et alcool, terminant la soirée par un sommeil comateux et sans rêve, se réveillant bien souvent au petit matin habillé dans son salon. D’une certaine façon, il avait recouvré un certain équilibre, il était vivant, il travaillait, les journées s’effeuillaient comme les pages d’un livre sans fin, sans chapitres ni rebondissements. Il lui semblait être au cœur d’un rêve sans début ni fin, un rêve éveillé qu’il savait cependant ne pas pouvoir être éternel. Et d’éternité, il n’en fut rapidement pas question. Bien qu’il se sentit bien mieux, la tête tournant au ralenti dans une nuage de coton, la réalité du monde extérieur le rattrapa. Quelques remarques de clients, de collègues, tout d’abord assez anodines puis insensiblement plus offensives vinrent percer la coquille. Son cerveau ne tournait pas à son maximum, c’est certain et il commettait des erreurs, n’avais pas l’esprit très aiguisé, bâclait son travail, accumulait les retards. Sa colère grandissait face à ces petits blâmes. Il avait été un roc pendant des années, dévoué corps et âmes à l’entreprise et à l’économie. Il avait toujours passé sur ses tracas, soucis ou petits problèmes physiques. Il avait travaillé le jour, la nuit, les weeks-ends, malade ou bien portant, et il n’avait jamais failli. Il avait été un fidèle soldat, sacrifiant sans même qu’on lui demande tout commencement de vie personnelle. Il se disait même que sa relation avec Virginie avait été sacrifiée sur cet autel. Et aux premiers signes de faiblesse, c’est comme si l’ardoise avait été effacée, comme si ses états de service n’avaient plus aucune valeur. Tout recommençait à zéro et il était débiteur, quelque soit l’épargne passée. Cette injustice lui nouait les tripes et il se laissait aller, dans quelques dérives alcooliques, à des pensées de rage et de violence. Mais il avait enfoui tout cela, l’avait enfermé à l’intérieur de son être avec tous les autres sentiments qu’il avait rangés tout au long de ses années. Il pensait que de cela aussi il allait garder la maîtrise, cette éternelle maîtrise qui était un des fils conducteurs de sa vie. Contrôler ses émotions, ne pas les divulguer, ne pas les montrer, les garder comme un cadeau intime et précieux.

Mais tout cela avait volé en éclat. La puissance de cette vague souterraine trop longtemps enfouie avait peu à peu entamé les digues, les avaient rongées comme de l’acide. Lorsque son chef l’avait apostrophé dans le couloir, sous le regard biais de ses collègues avides de ragots à colporter, pour lui demander ce qui justifiait le retard sur un rapport qu’il devait remettre trois jours avant, il avait senti que son contrôle s’effondrait. Il avait complètement oublié ce foutu rapport, l’avait remisé dans un coin de sa mémoire que les médicaments avaient du ronger durant une nuit. Il avait bredouillé quelques excuses fumeuses mais son chef avait repris, commençant à lui reprocher la dégradation de son travail, de son comportement, puis s’était approché de lui d’un air désapprobateur. Alors Marc ne put en supporter plus. Il ne pouvait entendre le récit de sa propre faillite et la colère qui filtrait en lui se rua tout d’un coup au dehors. Il ferma le poing et l’expédia sur le nez de son manager.

A suivre ...

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