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vendredi 12 mars 2010

SSII et délocalisations

Dans la première partie de cette série de posts dédiée aux SSII (Sociétés de Services en Ingénierie Informatique), permettant à la fois de pointer les dérives inhérentes à ce secteur mais également celles qu'elles partagent avec le reste de l'économie, j'ai décrit les bases de fonctionnement de ces sociétés et listé par le menu les plus gros problèmes s'y posant à mon sens. La seconde partie était elle centrée sur la problématique du prêt de main d'œuvre, d'un point de vue juridique et humain.

Dans cette troisième et dernière partie, je vais aborder l'aspect du pourquoi (et donc le point de vue du client) et de l'avenir du secteur (et notamment l'épineuse question des délocalisations). Les années 80 ont vu le début du dogme du "focus on core business". Il s'agissait alors, par des ventes (par appartements, ce qui rapporte plus qu'une vente globale) et des acquisitions, de casser les conglomérats et d'obtenir des champions mono-métier en partant du constat qu'ils créaient plus de valeur pour l'actionnaire. Constat qui est à relativiser: cela est vrai sur le court-terme mais avoir une activité très spécialisée fait prendre le risque d'une exposition forte aux cycles économiques.

La décennie dernière a vu poursuivre ce dogme mais à l'approche sectorielle s'est substituée (ou ajoutée) une logique verticale. C'est-à-dire que la volonté de se concentrer sur l'activité principale, celle qui est censée apporter le plus de plus-value à l'actionnaire (puisque c'est à la fois le but et l'outil de mesure), se caractérise par la volonté d'externaliser tout ce qui n'est pas constitutif du métier même de la société. On a ainsi vu très rapidement se développer l'externalisation des services d'accueil, de nettoyage, de sécurité...

Mais une question se pose alors? Qu'est-ce qui est constitutif d'une société? La production elle-même, dès lors qu'elle ne requiert par un degré de complexité fort, n'en fait pas partie. Ce qui a fait professer il y a quelques années à un grand patron français le rêve d'une "entreprise sans usines". Les activités dites support (finances ou paye par exemple) non plus. La R&D semblerait faire partie de ce "core-business" mais ça n'est pas une évidence: de grandes sociétés sous-traitent une partie de leur R&D ou attendent que l'innovation provienne de start-ups du secteur qu'elles rachètent ensuite (c'est le cas dans l'informatique pour le hardware ou le développement de software mais aussi pour la pharmacie et notamment les biotechs). La question qu'on peut se poser alors est: quel est donc ce cœur de métier? Si l'on pousse le raisonnement, il ne reste que la publicité ("la marque") et le pilotage de la "fausse innovation" qui va avec. Exagération? Un cadre d'un fabricant automobile allemand déclarait il y a peu que la valeur ajoutée principale de sa société était d'apposer le sigle sur la calandre du véhicule...

Quelle est la déclinaison de ceci sur le marché des services informatiques? La régie, dont j'ai parlé dans le post précédent, n'est qu'une étape visant à flexibiliser l'emploi des ressources du service informatique. L'étape suivante consiste à externaliser une partie de ce service vers les centres de compétences des SSII (développement notamment) voir à outsourcer (infogérance) toute son informatique, c'est-à-dire à en confier les clefs à une société-tierce. C'est ce que vient de faire la SNCF avec IBM (même si, dans ce cas, les modalités ont été assouplies pour tenir compte du climat social particulier de l'entreprise et par peur des syndicats).

Face à la peur engendrée par les délocalisations massives et notamment dans l'industrie, les hommes politiques citent deux remparts: les services et la technologie. Le travail mené par les SSII rentre pleinement dans cette catégorie (même si les SSII ne font pas d'innovation à proprement parler). Or, le secteur est bel et bien en train de connaître une pression très forte vers la délocalisation. Soit par l'implantation de centre de compétences ou la sous-traitance par les SSII elles-mêmes dans des pays à plus faible coût de main d'œuvre mais avec une forte présence d'ingénieurs (Inde) soit par la concurrence de SSII de ces pays (Wipro par exemple), bien que ce second mode se heurte encore à une certaine réticence de la part des clients finaux. Cap Gemini, leader des SSII en France, a désormais plus d'ingénieurs en Inde qu'en France.

Bien entendu, tous les emplois ne sont pas délocalisables. Une partie des ressources doit être sur site (intervention sur le poste de travail par exemple). Mais le plupart des emplois peuvent être distants (help-desk, développement, surveillance, configuration/mise à jour de matériels...). On voit que ce secteur n'est pas plus protégé que l'industrie face à la mondialisation. On peut même à terme être plus inquiet que pour la production marchande. En effet, la protection de l'environnement devrait amener à terme à renchérir le coût du transport de marchandises. De plus, il est possible, pour la production manufacturière, de mettre en œuvre un protectionnisme "soft" sous couvert de politiques publiques -notamment de santé (normes de qualité environnementale, d'hygiène...).

Or, de par sa typologie d'économie du "savoir", l'informatique est très facilement délocalisable, sans coût de transport, sans impact environnemental supplémentaire. Il est de plus très difficile d'ériger ici des barrières comme pour l'industrie (sur quel critère?). Enfin, il n'y a pas de prise de conscience politique à ce sujet contrairement à l'industrie qui représente moins de 15% des emplois en France et dont la part dans celle de la valeur ajoutée de l'industrie dans le PIB est désormais inférieure aux services aux entreprises.

En conclusion, on voit donc que la chaîne de création de la valeur ajoutée se polarise (en valeur) principalement sur la constitution de la "marque" (marketing, publicité, commercialisation) et l'innovation, qu'elle soit réelle (R&D) ou "factice". Tous les éléments intermédiaires de production et de support de celle-ci, emplois ouvriers comme cols blancs de l'informatique, est menacée par la délocalisation. Les politiques, dès lors, se trompent de combat en axant leurs efforts que sur le monde industriel.

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