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mercredi 7 avril 2010

A la recherche de notre identité économique: le plafond de verre des PME

Le post précédent s'interrogeait sur le positionnement économique de la France dans le monde, ce qu'on peut appeler notre "identité économique". Nous avons vu que celle-ci n'est pas claire aujourd'hui, le pouvoir politique jouant sur tous les tableaux sans privilégier une voie claire. En ce qui concerne la constitution de "champions nationaux" capables de se frotter à la compétition mondiale, le pari est tenu. Qu'en est-il dans les autres secteurs ?


A l’autre bout du spectre, les créations d’entreprise sont en croissance constante, démentant l’antienne qui ferait de la France un peuple frileux dont les adolescents rêvent tous du statut protégé de la fonction publique. Les raisons de cette hausse sont principalement la volonté d’être indépendant (et donc un certain rejet de la condition de salariés). Surtout, cette hausse est entièrement tirée par le statut d’auto-entrepreneur, créé par la Loi de modernisation de l’économie n° 2008-776 du 4 août 2008. Sans lui, les créations d’entreprise seraient en baisse. On a donc un bilan certes plus mitigé que celui des «champions nationaux» mais qui reste néanmoins correct.

Entre ces deux extrêmes, la grande masse des PME française. Et c’est là que le bât blesse. Une étude menée par l’Institut Montaigne montre que la France souffre d’un déficit considérable en PME, notamment de taille intermédiaire, vis-à-vis des Etats-Unis (toutes proportions, notamment démographiques, étant conservées). Surtout, s’il est souvent fait mention que l’ascenseur social est en panne en France, l’ascenseur de croissance des PME l’est aussi. En effet, si l’on examine la composition du CAC40, on s’aperçoit que l’immense majorité des sociétés existait déjà il y a 50 ans (ou des précurseurs existaient déjà; par exemple Essilor n’a été fondée qu’en 1972 mais par la fusion de deux sociétés bien antérieures).

Les sociétés les plus récentes ayant connu un départ from scratch sont Unibail (créée en 1968) et Cap Gemini (1967). Ce qui veut dire que le gotha des sociétés françaises subit un turn-over quasiment nul, même si l’on considère des périodes longues de l’ordre d’une génération. En France, une PME est une PME et le reste. Le seul moyen pour une PME de rentrer en «première division» est le rachat par une grande société ou la fusion. Il existe donc un plafond de verre contre lequel viennent se heurter les PME.

En est-il de même aux Etats-Unis? Evidemment, non. Si l’on regarde les capitalisations boursières (et donc l’évaluation la plus «objective» des sociétés –avec toutes les réserves de circonstance), Microsoft, entreprise ayant moins de 30 ans, se classe au 3ème rang américain et 7ème mondial. Citons également Cisco (28ème mondial), Oracle (37ème), Google (39ème), Intel (40ème), Amazon (126ème), Dell (257ème), Ebay (306ème). Ainsi, aux Etats-Unis, un géant a une bonne chance de rester un géant. Mais une start-up peut rentrer, en l’espace de 20 ans, dans le cercle fermé des plus grosses entreprises américaines et, partant, mondiales.

A quoi est due cette différence de comportement? On pourra arguer du fait que les grandes entreprises exercent un lobbying puissant sur les autorités pour conserver leur position dominante, voir leur oligopole. C’est de bonne guerre mais cela n’est pas si différent aux Etats-Unis ou en France. On peut également y voir une conséquence d’un plus grand interventionnisme d’Etat français (bien qu’à nuancer, nous le verrons dans les posts suivants).

La tendance française est de protéger non seulement les entreprises en difficulté mais aussi les secteurs en difficulté pour préserver tout mouvement de grogne sociale. On a pu le constater avec les Charbonnages de France, la sidérurgie, aujourd’hui probablement avec la pêche. En reprenant un terme boursier, en France, on a du mal à «se couper un bras». On subventionne une industrie condamnée d’avance qui finit malgré tout par sombrer. Ceci peut avoir pour effet, selon une théorie d’Elie Cohen que je fais mienne ici, d’entraver le cycle de destruction / création Schumpeterien et par la même de freiner l’émergence de nouvelles entreprises issues de nouvelles technologies (ne serait-ce que parce que les crédits dévolus aux secteurs en difficultés ne sont pas affectés aux nouveaux secteurs).

Enfin, une spécificité française est que la politique économique est très focalisée sur les grosses entreprises et très (trop!) peu sur les PME, au contraire des Etats-Unis où le Small Business Act (SBA) réserve une partie des marchés publics aux PME (notons que c’était une idée/promesse du candidat Sarkozy que de transposer le SBA en France…).

Pourquoi ce tropisme? Il y a en France des liens très intriqués entre politique et monde de la grande entreprise (publique comme privée): les PDG et les politiques ont usé leurs fonds de culottes sur les mêmes bancs de l’ENA, nombre de carrières slaloment entre le service de l’Etat et celui des entreprises, les dircab’ se transforment en PDG et inversement. Cette consanguinité va bien au-delà du simple lobbying et explique à mon sens une bonne partie de la focalisation de la politique économique sur les gros au détriment des PME dont l’accès aux politiques est faible.

Ceci étant dit, quelle est la conséquence de cette différence? On soupçonne que le brassage à l’américaine est plus sain pour l’économie que le statu-quo français tant les positions acquises donnent en général de mauvaises habitudes aux entreprises. Mais après tout, une puissance économique moyenne telle que la France a peut-être plus intérêt à limiter le brassage et à construire des géants internationaux qui ne soient pas trop challengés localement? Nous étudierons les conséquences dans le prochain post.

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