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mercredi 7 novembre 2012

Best of : lettre ouverte aux grands patrons français


Les PDG des 98 plus grandes sociétés françaises ont lancé un appel au gouvernementhier dans le JDD. Alors je leur réponds. Les grands patrons se jugent mal aimés et ils ont raison. La France serait, contrairement aux USA, un pays qui n'aime ni la réussite ni l'argent. Etroitesse d'esprit du catholicisme versus éthique du protestantisme, peut-être ? Passion de l'égalité du peuple raccourcisseur de roi ? Possible. Vous pensez que les Français vous en veulent de vous verser des rémunérations indécentes. Là encore, ce n'est pas exclu. Mais ils ne semblent pas tenir rigueur à Zlatan Ibrahimovic de gagner encore plus que vous pour pousser une sphère en cuir au fond d'une cage. Quelle injustice... En même temps, il faut savoir faire son autocritique. Si l'on ne vous aime pas (Quand je dis "on", je parle des Français, pas forcément de moi), c'est peut-être que vous n'êtes pas forcément aimables. Regardez Maurice Levy qui intervient pendant la campagne présidentielle pour dire qu'il veut bien qu'on le taxe plus, oui mais pas trop, avec des conditions, avant de se verser 16 M€ de bonus. Ou encore vos incessants appels à baisser la dépense publique dont, si vous en êtes bénéficiaires comme tous, convenez que vous en êtes moins dépendants que nombre de nos concitoyens qui, sans elle, verrait leur vie un poil s'assombrir. Par ailleurs, convenez que vous souffrez de l'ombre portée de ces satanés américains qui, s'ils ne sont pas des anges, font des appels à être taxés plus ou donnent une bonne partie de leur fortune à de bonnes causes. Les sociaux-traîtres. Alors je ne suis pas comme Martine Aubry qui a réagi à votre appel d'hier en vous envoyant sur les roses et qui vous demande d''«aider le gouvernement plutôt que les actionnaires» ou «de renoncer à la logique financière». Autant demander à Ibrahimovic de renoncer à la logique de marquer des buts, non ? Votre rôle est d'agir pour le compte de vos actionnaires et de faire des bénéfices. C'est ainsi et j'en suis d'accord. Est-ce votre rôle de "conseiller" le gouvernement dans sa politique? C'est moins certain. Mais cessons avec les généralités et rentrons dans le détail. 
La baisse des dépenses publiques
Votre appel comporte, comme tous les appels de ce genre, une injonction de baisser les dépenses publiques. Et c'est chiffré: 60 Mds€ d'économies annuelles à horizon 5 ans. C'est vrai que cela ne représente que 3% du PIB ou 6% du budget de l'Etat (Etat central + collectivités territoriales + Sécu). Presque l'épaisseur du trait. Mais bien plus que ce qu'a annoncé Jean-Marc Ayrault jusque là (10 Mds€). Comme beaucoup de Français j'imagine, je suis plutôt favorable à ce que l'Etat dépense moins. La question que je vous pose, Messieurs les patrons, c'est où? Oui car il est facile de trouver 60 Mds€ sur le papier, encore faut-il donner quelques pistes. Je peux vous  en glisser quelques-unes : comme le suggère Michel Rocard, abandonner l'arme nucléaire (3 à 4 Mds€/an)? Supprimer le budget de la culture, qui n'est pas, il est vrai, génératrice de beaucoup de profits (8 Mds€/an) ?  Baisser le traitement des fonctionnaires de l'Etat de 10% (8 Mds€/an)? Supprimer le RSA (8 Mds€/an)? Baisser les retraites, les remboursements de santé, les aides familiales de 5% (25 à 30 Mds€? Voilà, on est aux 60 Mds€. Evidemment, ce programme comporte quelques risques comme celui que ses promoteurs retrouvent leur tête au bout d'une pique ou, a minima, que le pouvoir d'achat des Français baisse suffisamment pour provoquer une chute massive des ventes de vos sociétés. Qui misent plutôt sur les ventes dans les pays émergents. Contrairement aux PME non-exportatrices qui subiraient le choc récessif de plein fouet. Enfin, vous allez me dire: l'Etat doit améliorer son ef-fi-ca-ci-té, chose dont vos sociétés sont spécialistes, sinon elles ne seraient pas au firmament. Mais si je pense et espère que l'Etat peut améliorer ces services en baissant ses coûts, cela ne semble pas simple, ni pour les gouvernants de droite ni pour ceux de gauche. Et même dans vos structures admirablement gérées, chaque dollar n'est pas forcément "cost effective", reconnaissez-le. Alors quand il faut manager  une structure de 65 millions de "salariés" tel que l'Etat, avec un cahier des charges particulièrement difficile (tel qu'assurer la cohésion sociale), ça a de quoi rendre humble.
La TVA sociale
Vous appelez au retour de la TVA sociale, feu-réforme de Sarkozy enterrée par François Hollande. Vous souhaitez le transfert de 30 Mds€ du coût du travail vers la TVA (pour une hausse de 1,4%). Nicolas Sarkozy, lui, souhaitait basculer 13 Mds€ en échange de 1,6% de TVA en plus. Votre équation semble donc un peu déséquilibrée. Ah bien sûr, j'oubliais la baisse de dépense publique. Sauf que celle-ci va s'étaler sur 5 ans et donc que votre proposition creuserait le déficit public et la dette à court terme. Choses dont vous n'êtes pas fan, je crois comprendre. Mais l'idée de TVA sociale me séduit assez je dois dire. J'y vois néanmoins quelques problèmes. D'abord, ces 30 Mds€ qui ne seront plus payés par les charges sociales devront bien être payés par quelqu'un d'autre (retraités, baisse de pouvoir d'achat pour l'ensemble des citoyens, ...). Ensuite, les répercussions ne sont pas évidentes à prévoir. Elles dépendent des modalités de mise en place prévues par le législateur (baisse des charges sociales ou patronales). Elles dépendent aussi grandement de la façon dont vous pourrez et voudrez les répercuter au sein de vos entreprises. En gros, les impacts possibles sont: augmentation (ou pas) de vos salariés, augmentation (ou pas) de vos marges, hausse ou baisse du prix de vos produits. Il serait donc fort utile que vous publiiez, fort de la connaissance des chiffres de vos entreprises, une simulation de ce que cela donnerait dans votre cas. Cela aiderait grandement les économistes et politiques à se faire une idée de l'efficacité de la mesure que vous prônez. Par exemple, quel serait l'impact sur le prix de vos produits ou services ? M'est avis que l'ordre d'idée est de quelques petits pourcents. Sur notre marché national, cet effet sera augmenté par le renchérissement des produits importés qui subiront la hausse de la TVA.  Ce ne sera pas le cas à l'export. Ces quelques petits pourcents pèseront-ils dans le différentiel de coût vis-à-vis des pays émergents? C'est très hypothétique. D'autant qu'une très légère variation dans le taux de change de l'euro vis-à-vis du dollar viendrait annihiler tous ces efforts... sauf vis-à-vis de nos voisins européens partageant la même monnaie. Mais vous savez déjà tout cela. Et vous avez du effectuer des simulations très précises avant de publier cet appel. Là encore, je ne peux que vous enjoindre à les publier pour nous convaincre.
Le reste
Votre appel ne se réduit pas à cela. Vous appelez aussi à baisser l'impôt sur les sociétés (IS), nonobstant le fait que les grandes entreprises françaises ne paient que 8% d'IS en France contre 22% pour les PME. Vous appelez à une plus grande stabilité fiscale, ce que je ne peux qu'agréer. Je ne vais pas reprendre toute la liste mais vous vous dites prêts à modifier votre code de gouvernance pour intégrer ce que l'on appelle le "say on pay" qui consiste à soumettre les rémunérations des dirigeants à un vote consultatif des actionnaires lors de l'assemblée générale annuelle. Consultatif uniquement. Vous savez que ce système commence àlargement se développer aux Etats-Unis ou en Angleterre et qu'un certain nombre de PDG se sont vus refuser augmentation ou bonus. Votre initiative sur ce point mérite donc d'être saluée. Alors chiche, mettez le en place dans le code AFEP et dans vos entreprises. C'est peut-être un premier pas pour vous faire aimer mieux des Français. Ne ratez pas cette occasion.
NICOLAS QUINT
Citoyen
Photo cc BY SA  William Arthur Fine Stationery via Flickr

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