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mardi 13 novembre 2012

Economie : halte aux imposteurs, place au grand unificateur

Après m'être fâché hier avec la presse, je me colle aujourd'hui à déplaire aux économistes. Pour un mec passionné de presse et d'économie, il ne va me rester que l'exil. Je vais réserver un billet pour Reykjavik, l'Islande est superbe, un poil isolée, un climat assez atroce mais bon, je suis sur qu'ils n'auront jamais entendu parler de moi (le français est peu pratiqué là-bas). Et puis avec le réchauffement climatique à venir, ça peut être une bonne option (certes il neigera plus à cause du tarissement du Gulf Stream mais, perso, je préfère cailler que crever de chaud).

Je digresse, je digresse mais les économistes ? Aujourd'hui, 90% des décisions prises par nos édiles (ou 90% des programmes de ceux qui aspirent à l'être, quoique dans certains partis la proportion chute très bas) sont basées sur la science économique. Bien ou (souvent) mal digérée. Il reste bien quelques sujets qui y échappent et qui ne sont pas annexes : euthanasie, mariage gay, droite de vote des étrangers. Mais enfin, pour tout le reste, il y a toujours un lien (bioéthique, OGM, ...).

Or, qu'est-ce que la science ? Vaste question qui a généré une abondante et passionnante littérature. Sans réponse définitive. La quête de la vérité ? Oui, mais la vérité est souvent provisoire et relative. La mécanique newtonienne décrivait totalement le monde jusqu'à ce que la mécanique relativiste puis la mécanique quantique ne la rendent relative. De nombreuses vérités scientifiques passées sont devenues des contre-vérités. Il y a aussi un certain rapport à l'expérimentation. Si l'on peut qualifier les mécaniques relativiste et quantique de "solides" (mais pas certaines), c'est que des milliers d'expérience les ont confirmées.

Mais pour la "science" économique, il n'y a pas d'expérience possible. Il y a bien ce que les économistes appellent les "expériences naturelles" mais cela consiste en fait à regarder un évènement dans le rétroviseur (les rapatriés d'Algérie pour voir l'influence sur le chômage d'une arrivée massive de population sur un territoire). Mais ces expériences naturelles sont-elles prédictives ? Le fait de savoir que les rapatriés d'Algérie n'ont pas généré de chômage et plutôt boosté l'activité nous disent-elles ce que donnerait une immigration massive vers la France en 2012 ? Non.

Et pourtant, les économistes ne se privent pas de théoriser : courbe de Laffer, effet Balassa-Samuelson, ... Parfois sur des bases pour le moins contestables ... l'école classique, dont on peut dire qu'elle a fait florès sous des formes diverses et variées envisage ainsi homo economicus selon ses besoins et sa rationalité. Un français de 2012 achetant un iPhone ou une BMW est-il mû uniquement par ses besoins et sa rationalité ? Si oui, à quoi sert la pub ? N'y-a-t-il pas un rôle joué par le désir (la libido dirait Freud) ?

Oui mais voilà , prendre en compte le désir, c'était renoncer à la vision Prométhéenne de la mise en équation du monde. C'était renoncer à pondre de belles équations, de belles courbes et, partant, recevoir de beaux Prix Nobel (pardon, le "Le prix de la Banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel"). Ce qui ne veut pas dire que toutes ses belles théories sont fausses, bêtes ou inutile, loin de là ! Mais la science économique se veut guide et les économistes prophètes. Oh pas tous. Il y en a heureusement qui par honnêteté, intelligence ou désintérêt pour leur cause personnelle (voir les trois), sortent de ce schéma. Je pense notamment à Daniel Cohen ou à André Orléan pour les français. Et il y en a surement bien d'autres (que je n'ai pas en tête, dont je ne connais pas assez les travaux, ou auxquels mon ignorance ne m'a pas donné accès).

Réinventer l'économie, c'est sortir du mortifère TINA ("There's no Alternative"). De la protection sociale ? de la santé pour tous ? On voudrait bien, Monsieur, mais ça n'est pas possible, nos équations sont formelles. C'est se lancer dans le grand chantier de l'unification entre l'économie, la sociologie, la psychologie, la psychologie sociale, la théorie des jeux, les neurosciences, la psychanalyse, la climatologie (et j'en oublie). Certains le font avec talent mais ça n'est pas leur faire injure qu'à notre Temps manque un Grand Unificateur Economique (GUE) de la trempe d'un Einstein, d'un Niels Bohr (en photo) ou d'un Ludwg Bolztman, père notamment de l'entropie qui pourrait bien être une clef de compréhension de ce bas-monde (repris pour l'information par Shannon). 

Ce gars-là (le GUE), je ne sais pas s'il est né, peut-être est-il parmi nous, peut-être est-il en ce moment même à l'école maternelle en train de faire des dessins. S'il accomplit le dessein que je dessine, on pourra lui donner le Prix Nobel d'Economie (pardon, le "Le prix de la Banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel"), le Prix Nobel de la Paix, le Grand Croix de la Légion d'Honneur et tout le reste. Il l'aura plus que mérité.

Une limite tout de même : si l'on voulait modéliser les comportements économiques humains (si tenté que ce soit souhaitable) et éviter les effets de chaos ou "papillon", il faudrait connaître toutes les conditions initiales jusque dans les détails les plus infimes et notamment le détail de la chimie du cerveau pour chacun d'entre nous jusqu'au moindre détail atomique. Admettons que l'on envisage de le faire en faisant abstraction du coût, de la morale et de la technologie, on se heurterait au principe d'incertitude d'Heisenberg. Caramba, raté !

It's just time to pay the price
For not listening to advice
And deciding in your youth
On the policy of truth

Things could be so different now
It used to be so civilized
You will always wonder how
It could have been if you'd only lied

It's too late to change events
It's time to face the consequence
For delivering the proof
In the policy of truth

Never again
Is what you swore
The time before
Never again
Is what you swore
The time before

Now you're standing there tongue tied
You'd better learn your lesson well
Hide what you have to hide
And tell what you have to tell
You'll see your problems multiplied
If you continually decide
To faithfully pursue
The policy of truth

Depeche Mode "Policy of truth"

15 commentaires:

  1. Et oui, le fameux "toutes choses égales par ailleurs" qui est une douce rigolade puisque précisément on ne peut pas, en économie, remettre le système observé dans l'état initial pour recommencer l'expérience ...

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  2. Outre le fait qu'il n'y a pas de grande unification en physique, en astronomie non plus on ne fait pas d'expérimentation. Les connaissances sont toujours partielles, mais ça vaut mieux que l'ignorance. Le tout est de ne pas trop généraliser avec des données partielles.

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  3. La même chose peut être dite de la politique (cf. Vladimir Volkov "Pourquoi je suis moyennement démocrate"). C'est en sortant des sentiers battus qu'on trouvera des solutions, pas en restant sur l'autoroute.

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  4. La même chose peut être dite de la politique (cf. Vladimir Volkov "Pourquoi je suis moyennement démocrate"). C'est en sortant des sentiers battus qu'on trouvera des solutions, pas en restant sur l'autoroute.

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  5. C'est un des reproches de base qu'il faut faire à l'utilisation politique de l'économie.

    L'autre reproche est que les bons économistes sont toujours engagés. C'est comme pour les journalistes : ils prétendent donner des faits impartialement mais s'enorgueillissent dans le même temps d'être engagés "parce que les faits qu'ils constatent ne peuvent pas laisser indifférent". Cette contradiction est malheureusement consubstancielle à l'activité de journaliste ou d'économiste.

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  6. Mon expérience perso de l'économie.

    J'ai eu un peu de cours d'économie à l'X. Ça se passait comme ça : on choisissait une poignée de grandeurs (le taux de chômage, le PIB, les revenus des ménages et ceux des entreprises, etc.) qu'on reliait entre elles par une équation issue non pas de mesures mais d'une réflexion logique (du genre : le PIB est égal au chiffre d'affaires du pays diminué des importations et augmenté des exportations). On obtenait une formule compliquée avec des dérivées partielles qui reliait les variables choisies. Prenons Ax+By+C=0 comme exemple très simplifié. Ensuite on faisait passer une des inconnues à gauche ("celle qui nous intéresse") : y=(-C-Ax)/B et on disait : vu le signe de A et B, si x augmente alors y diminue. Là arrivait l'erreur de raisonnement : on interprétait cette corrélation comme une causalité ou comme un moyen d'action politique : pour faire diminuer y, il faut faire augmenter x. Remarquez qu'on aurait tout aussi bien pu mettre une autre variable à gauche de l'équation : x=(-C-By)/A et en "déduire" que pour faire augmenter x, il faut faire diminuer y. On obtenait comme ça des "déductions" complètement absurdes du genre "le chômage est la conséquence de la crise" ou "la crise arrive quand le chômage augmente". La partie mathématique était tout-à-fait correcte (bien qu'évidemment jamais assez complète ni raffinée), mais l'interprétation économico-politique qu'on en faisait était 100% orientée et en grande partie irrationnelle. Bien vite, les polytechniciens, qui ne sont pas les plus cons du monde, le faisaient remarquer au prof, et celui-ci se retranchait derrière un argument du type "c'est l'interprétation qu'en donne l'économie classique" ou "c'est comme ça qu'il faut comprendre Pareto", c'est-à-dire un argument ad traditionem ou ad hominem. C'était pitoyablement antiscientifique.

    En dehors de l'X, je constate que les économistes qui causent dans les journaux procèdent souvent à des révisions a posteriori de leurs modèles. Ils ont prédit qu'en faisant augmenter x on fera diminuer y ; un pays investit des efforts pour faire augmenter x et constate qu'y ne diminue pas ; et les économistes répondent ah oui mais c'est parce qu'on n'avait pas pris z en compte, qui est tout nouveau et qui change la donne (la crise des subprimes, la faillite de Lehmann Bros, les printemps arabes, ...). Comme il est possible de définir et de combiner autant de grandeurs qu'on veut, ils peuvent toujours tirer après coup de leur chapeau une inconnue non prise en compte qui explique leurs erreurs de prédiction. Le plus cocasse est que souvent, ils parlent d'une différence entre "le fonctionnement normal de l'économie" (qui ne contient pas l'inconnue z) et "ce qui vient de se passer" (où z a tout changé). "Le fonctionnement normal" c'est comme dans Alice au Pays des Merveilles : tous les autres jours, mais pas aujourd'hui.

    Bref, ce sont des charlatans, il ne faut pas plus les prendre en compte que des astrologues.

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    1. Remarquez bien que le coup de la variable caché, Einstein nous l'a joué aussi (paradoxe EPR, John Bell, ...)

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    2. Lui avait le droit ! Ses bricolages d'équations ne faisaient pas subir les affres de l'austérité à la moitié d'un continent.

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  7. Votre paragraphe qui se conclut sur l'incertitude d'Heisenberg n'est quand même pas très correct : il prend prétexte qu'on ne peut pas obtenir 100 pour refuser les 10 qu'on lui donne.

    - Un système tel qu'une différence minime entre les conditions de départ peut donner une différence énorme entre les conditions d'arrivée est qualifié de "chaotique".
    - Tous les systèmes non linéaires sont a priori chaotiques. C'est entre autres le cas de tous les systèmes physiques et économiques.
    - On n'a pas besoin de souligner l'impossibilité de mesurer exactement les conditions de départ pour invalider ces systèmes : le simple fait que les ordinateurs ne stockent pas les nombres avec une infinité de décimales suffit à introduire de petites approximations d'arrondi qui sont en théorie capables de produire des résultats complètement différents de ce qu'on aurait obtenu avec un calcul exact. Le truc n'échoue pas noblement devant l'incomplétude de la mesure des faits mais bassement à cause de l'imprécision du stockage des données.
    - On sait quand même calculer mathématiquement l'écart maximal possible entre les résultats (l'intervalle de confiance) en fonction de l'imprécision des conditions de départ, de l'imprécision des calculs et de la durée prise en compte entre conditions de départ et résultats (la durée d'extrapolation). Évidemment, l'intervalle de confiance s'élargit avec la durée d'extrapolation.
    - Les physiciens sérieux (et les économistes sérieux, s'ils existent) choisissent l'échelle de temps de leurs calculs de manière à ce que la précision des résultats soit suffisante pour apporter de l'information. Et ils indiquent l'intervalle de confiance dans lequel ils se placent.

    Bref, une impossibilité "aux limites" connue et reconnue n'empêche pas la Science de fonctionner à l'intérieur de ces limites et de fournir des prédictions utiles.

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    1. Je suis d'accord que je n'avais pas besoin de citer Heisenberg mais bon j'ai craqué, j'avais envie. Et ça n'est pas si absurde. Même si on voulait (c'est théorique évidemment) modéliser les comportements humains (et donc économiques) en temps réel, on se heurterait à la barrière d'Heisenberg. Maintenant, entre ce projet délirant et une utilisation pratique, on peut trouver un compromis.
      Le grand problème pour moi, c'est l'intégration du désir et de l'irrationnel en chacun de nous aux modèle économiques ? Comment des décisions "absurdes" que nous prenons à cause d'un léger problème de circulation de neurotransmetteurs (nous empêchant d'acheter une paire de Nike, pour schématiser) peut être modélisé ? Par une approche statistique me direz-vous ? Pas faux. Reste les approches mimétiques, les phénomènes de foules. Qui aurait pu modéliser le comportement du peuple allemand entre 1930 et 1945 ? Qui peut modéliser des phénomènes similaires (bien que bien moins dramatiques) ayant trait à l'économie ? Comment modéliser l'émergence de cygnes noirs ?

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    2. Modéliser les phénomènes de mode n'est pas compliqué, il suffit de rajouter un facteur non-linéaire aux équations. Exemple : le revenu de Nike n'augmente pas proportionnellement au nombre de chaussures vendues mais au carré de ce nombre, parce que quand une chaussure se vend bien on peut en augmenter le prix.
      Souvent ces facteurs non linéaires travaillent en sens inverse des facteurs "classiques". Exemple : l'économie rationnelle dit que quand le prix augmente, le produit se vend moins bien ; le facteur non linéaire "effet de luxe" dit que les produits très chers se vendent mieux que le moyenne gamme (si c'est cher, c'est que ça doit être bon).
      Enfin bref, on arrive à mettre tout ça en équations, quitte à coller un peu partout des coefficients et des exposants mesurés empiriquement.

      L'ennui des facteurs non linéaires, c'est qu'ils rendent impossible la résolution exacte des équations (on les résout de manière approchée... en utilisant une approximation linéaire) et qu'ils rendent les systèmes chaotiques, donc difficiles à manier. Mais pas impossibles à manier !

      Sinon, je crois qu'on appelle "cygnes noirs" justement les trucs qu'on ne peut pas modéliser. Le fait qu'il en survienne un de temps en temps ne doit pas nous empêcher de tenter de modéliser le reste.

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      Et d'abord c'est pas d'jeu de me pousser à défendre l'économie alors que j'ai expliqué deux commentaires plus haut que je n'y crois pas.

      Disons que je n'y crois pas pour d'autres raisons que les vôtres (impossibilité de démêler les causes des conséquences, impossibilité d'être impartial, et non pas impossibilité de modéliser le système). Au total, ça revient un peu au même.

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  8. Quand on en est à ne plus savoir à quelle règle se plier pour prendre une décision, pourquoi ne pas se contenter de celle de la justice. Ce n'est pas le paamètre le plus idiot et c'est peut-être un rapport à étudier. Quitte à se baser sur des lois bidon,le monde aurait avantage à croire à celle-la. :o)

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    1. Justice ? Vous voulez dire équité, non ?

      La justice s'occupe de la différence entre légal et illégal. La "science" qui s'occupe de la différence entre juste et injuste s'appelle l'équité.

      Et pour la différence entre le bien et le mal, dans une république laïque et rationelle, on utilise l'éthique. C'est peut-être bien d'elle que vous voulez parler. C'est une science difficile, et en plus, des bigots de toutes obédiences essaient toujours de la remplacer par leur morale, toujours moyennâgeuse car tirée de livres datant de l'Antiquité.


      (Pour les linguistes : eh oui, ce qui est injuste ne relève pas de la Justice, et ce qui est moyennâgeux ne vient pas du Moyen-Âge.)

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  9. Pas mal non plus ton blog.
    j'ai lu l'article et oui l'économie n'est que de la pseudo science elle n'est pas réfutable.
    d’Heisenberg j'en ai conclu que la seule terre à conquérir est l'incertitude.
    cordialement.

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