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jeudi 15 novembre 2012

Etude sectorielle(s) des effets de la crise


Grands débats sur la compétitivité, rapport Gallois et premières décisions gouvernementales : nous sommes peut-être à un moment crucial de notre stratégie économique des dix prochaines années. Le juge de paix de cette stratégie, le but recherché par tous, c’est bien entendu l’emploi. La France ne peut espérer être compétitive sans faire baisser drastiquement son taux de chômage. Permettre au plus grand nombre d’avoir un emploi est une exigence à la fois économique, sociale et démocratique. Il est nécessaire de plonger dans le détail sectoriel pour comprendre le travail de sape qu’exerce la crise sur l’emploi et pour évaluer ce que pourrait donner le « choc de compétitivité » tant espéré.

Si l’on examine le volume horaire de travail fourni en France (voir encadré), on se rend compte qu’il a plongé en 2009 lors de la première phase de la crise et est désormais stable. Mais comme la population active croît, le chômage monte inexorablement. La composition sectorielle est porteuse de nombreuses informations : le travail dans les secteurs industriels et manufacturiers s’effondre. L’hôtellerie-restauration, elle, fournit un volume de travail 5% supérieur à celui précrise. Mais les secteurs non soumis à la délocalisation ne résistent pas tous : si le BTP s’en sort bien, les services immobiliers souffrent dans des proportions similaires à celles du secteur manufacturier. Enfin, il y a des secteurs qui ont tout à fait bien tiré leur épingle du « jeu » de la crise : là où le volume global de travail en France a baissé de 0,8% en 5 ans, il a augmenté de 4% dans les services aux ménages, 6% dans les services financiers, 7% dans l’énergie. Aides à domicile, finance, énergies nucléaire et fossiles, nouvelles mamelles de la France ?

Il faut dès lors regarder du côté de la production. Le volume de production français (à inflation neutralisée) a stagné (-0,2%) depuis le début de la crise et sa valeur ajoutée légèrement augmenté (+1,2%). Si la France a connu une augmentation plus faible du PIB que ces 1.2% sur cette période, c’est en partie à cause du resserrement de la dépense publique (qui est intégrée au PIB au « coût des facteurs »). Si l’on devait établir un palmarès de la croissance de la production sur 2007-2012, on aurait en tête les NTIC (+12,6%), les services non marchands – services gratuits ou à tarifs « sociaux » d’éducation, santé, action sociale - (+5,8%) et l’agriculture (+5,3%). De l’autre côté de l’échelle, l’activité de raffinage s’est effondrée de 31,4%, les biens d’équipement de 9,2%, le matériel de transport de 8,7%. Les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication), l’ESS (Economie Sociale et Solidaire) et l’agriculture  seraient donc les trois mamelles de la production. Déjà plus rassurant.

Si l’on étudie non plus la production mais la valeur ajoutée, le classement n’est pas fondamentalement modifié mais les résultats y sont magnifiés : +11,7% pour l’Agriculture, +5,6% pour les services financiers, +6,7% pour les NTIC, +5,3% pour le « social » mais -11% environ pour l’énergie et -63% pour le raffinage qui est quasiment rayé de la carte. Plus étonnant sont les -33% pour la fabrication de matériel de transport et les -11% pour l’agroalimentaire, deux fleurons français.

Je fais le résumé de mes « mamelles » (emploi, production, valeur ajoutée) : NTIC, finance, aide à domicile, social et agriculture. Un mélange très hétéroclite mais qui rend compte des secteurs qui ont le mieux traversé la crise en tenant compte des facteurs multiples que nous avons pris en compte. Mais il reste un chaînon manquant et essentiel : la fameuse productivité.  Divisons la valeur ajoutée par le nombre d’heures travaillées et observons. Entre le 3ème trimestre 2007 et le 2ème trimestre 2012, l’évolution globale pour l’économie française a été de 1,1%. Avec des disparités énormes : 0,7% pour l’industrie, 3,1% pour les produits manufacturés, 0,4% pour les services et … 25,2% pour l’agriculture. En regardant plus finement, on trouve 11,8% pour les services immobiliers, 11% pour les autres branches industrielles ou encore 5,7% pour les biens d’équipements. Quant au NTIC, la productivité n’a augmenté, contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer, de 0,7% seulement. A contrario, la productivité du raffinage a chuté de 49%, celle du BTP de 12%, du matériel de transport de 20%. Est-ce à dire que ces secteurs sont « à la traîne » ? Pas forcément. En effet, la chute de la productivité peut venir d’une volonté de conserver les effectifs, même moins « utiles » à court terme, ce qui permet de garder les compétences au sein des entreprises et favoriser un rebond futur.
Ainsi, la situation de l’industrie est mortifère : sa production a baissé de 6,4% pendant la crise, sa valeur ajoutée de 9,6% mais sa productivité a augmenté de 0,7%. Résultat : le volume d’heures travaillées a baissé de 11,1%. Même constat dans le secteur manufacturier : 8% de production en moins, 9,4% de valeur ajoutée perdue, 3,1% de productivité gagnée et … 12,7% de temps travaillé en moins. Pour ces deux secteurs, cela représente une perte de 1,2 milliards d’heures annuelles de travail. Soit 737.000 emplois en moins. Mais ces deux secteurs n’ont en réalité perdu « que » 700.000 emplois, le solde provenant de la politique d’heures supplémentaires menée par le gouvernement de François Fillon.

En clair, notre industrie se sépare de ses forces vives et obère ainsi tout espoir de reprise à court terme. A contrario de notre voisin allemand, si souvent cité en exemple, dont les entreprises ont eu recours massivement au chômage partiel. Et qui sera plus prompt à redémarrer si la demande repart. On pourrait aisément blâmer les entreprises mais leur taux de marge est au plus bas depuis 1986 (1). Et celui-ci continue de chuter, notamment à cause de l’incapacité pour celles-ci de répercuter leurs coûts dans leurs prix à cause d’une demande anémiée (2). Et cette baisse des taux de marge est particulièrement marquée en France et plus particulièrement dans l’industrie (3).

Ajoutons à cela que le taux de croissance de l'endettement des sociétés non financières (4)  diminue en septembre (+ 4,6 % en rythme annuel, après + 5,4 % en août) du fait d'une moindre progression des crédits bancaires (+ 0,6 % en rythme annuel, après + 1,6 % en août), et d'un ralentissement de l'endettement de marché (+ 12,8 %, après + 13,2 %). L'endettement à moins d'un an continue de croître à un rythme élevé (+ 7,4 %, comme en août) tandis que celui de durée supérieure décélère (+ 4,2 %, après + 5,1 % en août).

Les entreprises (notamment industrielles) voient leurs comptes se dégrader à cause d’une demande trop faible. Elles se financent trop peu, mal et à court terme. Elles licencient, investissent peu et plombent ainsi un avenir déjà bien noir. La seule solution, à court terme, est que l’Etat prenne le relais pour solvabiliser la demande, inciter au chômage partiel plutôt qu’aux licenciements, se substituer aux banques et aux marchés comme financeur. C’est bien entendu incompatible avec un objectif de 3% de déficit public en 2013 mais ce serait autrement efficace qu’un ajustement fiscal abusivement rebaptisé « choc de compétitivité ».

En savoir plus :
(1) Taux de marge des entreprise (série longue) : http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATTEF08117
(4) Endettement des société non financières – Novembre 2012 – Banque de France http://www.banque-france.fr/uploads/tx_bdfstatistiquescalendrier/StatInfo_Endettement_SNF_201209.pdf

Zoom :


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