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lundi 12 novembre 2012

L'avenir de la presse ? le 2.0 ? l'iPad ? non : le mécénat

Pour parler comme Jean-Luc Mélenchon, la presse est un astre mort. On en perçoit encore la lumière mais l'étoile est déjà éteinte.  Belle image. En tout cas, pour la PQN (Presse Quotidienne Nationale) généraliste. Vous allez me dire, on peu s'en foutre, non ? Après tout, cela ne concerne plus grand monde. C'est vrai sauf que cela pose problème : c'est une source de plaisir esthetico-intellectuel qui risque de disparaître. Et un rouage, qui me semble essentiel à une démocratie évoluée, menacé de partir en fumée.


Et je ne suis pas le seul à le penser : 7% des français seulement pensent que l'on utilisera davantage la presse écrite dans 10 ans, 29% autant. Loin derrière tous les autres médias.



Mais qui cela concerne-t-il ? Selon l'OJD, Libération, Le Monde et Le Figaro vendent respectivement 125.000, 320.000 et 335.000 exemplaires. Ce qui représente grosso modo 1,5% de la population en âge de lire. Cela relativise un tant soit peu les enjeux. Evidemment, le lectorat est plus élevé, chaque journal pouvant changer de main ou être consulté sur la table de la salle d'attente d'un médecin. Mais enfin ... Précisons quand même qu'Air France achète environ 15 à 20% des ventes de la presse quotidienne nationale (selon l'OJD toujours). Ainsi, Air France achète près de 18.000 exemplaires de Libé chaque jour, soit 14% des ventes du quotidien. Et je ne suis pas sur qu'un lecteur/voyageur soit très "concerné" par le journal (c'est comme pour la psychanalyse, pour que ça marche, il faut payer ...).

Alors il faut préciser aussi que les aides à la presse représentent 1,2 milliards d'euros par an aux frais du contribuable. A titre de comparaison purement démagogique, c'est 30 fois ce que donne l'Etat aux Restos du Coeur ("Ils ont faim ? Qu'on leur donne Le Figaro"). Revenons à Libération. Le quotidien reçoit 9 M€ environ chaque année en subventions. Si l'on dit que le quotidien tire à 125.000 exemplaires 300 jours par an, cela fait 37,5 millions de journaux annuels. Soit 0,24€ de subvention par journal à comparer aux 1,50€ du prix au numéro. Le Monde et Le Figaro doivent être dans les mêmes eaux.

Evidemment, il y a d'autres sources de financement comme la bonne grosse pub H&M en couv' de Libé samedi dernier. Enfin, c'est pas la joie. Libé doit trouver 1,8 M€ d'ici la fin de l'année (voire 3 à 10 M€). Mais Bruno Ledoux, qui a déjà mis des tombereaux de blé, semble prêt à recracher au bassinet. Il y a bien aussi Edouard de Rothschild qui finance Libé. Mais la Une du "Casse-toi Riche Con" a fait du mal. C'est le problème quand on se pense indépendant mais qu'on ne l'est pas financièrement : on se voit trop beau et ça coince.

J'ai cherché à regarder de plus près le compte de résultat et le bilan de Libé. Je me suis dit, un quotidien aussi exigeant envers les entreprises privées (et publiques) en matière de transparence, ça va être "piece of cake". J'ai fait chauffer Google et ... rien. Alors je me suis rabattu sur le bon vieux societe.com, toujours bien utile même si limité (on ne voit pas le détail des subventions). Alors Libé fait 60 M€ de chiffre d'affaires (CA). Ce qui revient à 1,5€ de CA par journal imprimé, sachant que les abonnements sont vendus moins cher en prix au numéro mais qu'il y a la pub. Faisons un peu d'analyse financière. Libé consacre environ 75% de ses ressources à des achats externes (loyer, impression du journal, pigistes j'imagine). Reste 15 patates. Libération peut s'enorgueillir d'avoir un Excédent Brut d'Exploitation (EBE) positif, de 1,5% environ (pas le Pérou). Entre la valeur ajoutée et l'EBE, il y a les subventions (en plus) et les salaires et charges (en moins) ainsi que quelques taxes. Je ne connais pas le montant des subventions alors je le fixe arbitrairement à 0. On a donc, admettons, 13 M€ de salaires et charges. Pour un effectif moyen de 237 salariés. Mettons de côté les exonérations de charges dont Libération doit bénéficier, ça fait 55 k€ par salarié par an soit un salaire moyen de 37 k€ bruts. Pas si énorme mais quand même 2,2 SMIC. Pas énorme pour des journalistes bien formés, c'est certain. Il faudrait voir ensuite la répartition mais je manque de données. Pour finir, le résultat d'exploitation plonge à -700.000 euros (amortissements, provisions) et le résultat net remonte à 25.200€ (pour pas dire 0). Equilibre, pas d'impôts sur les sociétés. 1,7 M€ qui "transitent" dans un sens puis 800 k€ dans l'autre en bas de P&L, je serai curieux d'avoir le détail. Passons.

Pour le bilan, là, on est dans le "distress". Fonds propres négatif de 52 Md€ au 31/12/2011. Dette de 77 M€. 1,8 petits millions de cash. A côté, la Grèce est un parangon de vertu financière. Ayant tâté un peu de valorisation financière, le cas est très simple : la valeur financière est NULLE. Enfin même négative : pour que quelqu'un reprenne cette boutique, il faudrait le payer. Cher.

Et pourtant, les investisseurs se massent. Qu'est-ce qui peut bien pousser Bruno Ledoux ou Edouard de Rothschild  à investir ? La rentabilité ? Leurs arrières-petits-enfants seront morts avant qu'un amorce de rentabilité puisse être entrevue. On peut poser la même question pour Dassault au Figaro ou au trio Pigasse/Bergé/Niel au Monde. Alors voilà, disons le ! Le modèle de la presse écrite, c'est le mécénat ! Mécénat privé avec les susnommés et public avec les aides de l'Etat. Pas de honte à ça, hein ! C'est juste que c'est un peu surréaliste d'entendre en permanence parler de nouveau modèle de la presse, d'inonder les iPad avec du "content multimedia" passé à moulinette de la puissance d'analyse sans pareil des redacs. Alors que le truc est vieux comme le monde (ou presque) : le mé-cé-nat ! Après tout, de nombreuses productions culturelles de qualité (théâtres, opéras, musée) vivent du mécénat public/privé. lls n'ont juste, en général, pas la prétention de révolutionner le monde à grand coup de business model 2.0/Apple/mobile/applis. Contrairement à Libé par exemple qui n'est même pas capable de gérer une plateforme de blogs.

Alors le mécénat peut poser des problèmes. Les mécènes sont plus ou moins désintéressés. Evidemment, quand Serge Dassault, qui n'a pas un Master II en finesse, déclare que les journaux doivent diffuser des "idées saines" car "on est en train de crever des idées de gauche", on voit bien l'ampleur de la chose. Il peut en aller de même avec le pouvoir politique : mordre la main qui vous nourrit, ça n'est pas très poli. Mais enfin, France Inter vit de la redevance (votée par le pouvoir politique) et ne me semble pas servir la soupe à un gouvernement ou un autre. Mais cette collusion pouvoir/journaliste putative (?) pose question. 49% des lecteurs pensent que "les choses ne se sont pas passées comme le raconte les journaux". Et les français font plus confiance à la radio qu'à la presse écrite qui, elle, a une côte de confiance à peine plus élevée que la TV (c'est dire). En fait, il n'y a plus guère qu'en les politiques, les garagistes, les dentistes et Jérôme Kerviel que les français ont moins confiance que les journalistes.

Alors, il y a la société du "pas de côté". Quand Daniel Schneidermann se fait virer, lui et son salutaire "Arrêt sur Images" de France 5, il recrée son émission sur le web, il fait du small business, vit des cotisations de ses adhérents. Il a un modèle cohérent et "honnête". Il y a aussi d'excellents magazines. Prenez le cas d'Alternatives Economiques, tirant à plus de 100.000 exemplaires chaque mois, vivant majoritairement de ses abonnements, diffusant une information de grande qualité et appliquant à lui-même les préceptes de l'Economie Sociale et Solidaire qu'il met en avant (c'est un SCOP). Comme quoi la cohérence et l'honnêteté intellectuelle peuvent être un modèle économique.

Alors que faire ? J'aurai bien une proposition. Le Monde, Le Figaro et Libé coûtent 50 M€ aux contribuables chaque année. Plus ce que les lecteurs payent. On augmente légèrement la redevance (2 ou 3€ devraient suffire) et on crée "France Presse Ecrite Nationale" (FPEN) qui serait un peu un Radio France de la presse écrite. On aurait des "antennes" (comme France Inter ou France Culture) correspondant aux trois journaux précités qui continueraient de travailler indépendamment. Enfin, indépendamment, il faut voir, on pourra faire des économies ! Mutualiser le back-office (finance, paye, compta, archivage, informatique, ...), faire des économies d'échelle (loyers, mutualisation de certains services journalistiques, photo), il y a du grain à moudre. Avec les subsides de l'Etat, on offre aux citoyens le téléchargement gratuit de ces trois journaux. Et pour ceux qui n'auraient pas Internet, on trouve des relais locaux dans les villes & communes pour imprimer les journaux, les mettre à disposition dans des lieux communs ou encore, via le bénévolat, les faire porter à des personnes âgés ou démunies. Pas plus d'argent pour l'Etat (ou si peu) et plus de démocratie. Qui dit mieux ? Cela reviendrait à nationaliser les 3 grands quotidiens nationaux généralistes. On ne va pas les exproprier, nous ne sommes pas des sauvages bolcheviques le couteau entre les dents. Disons qu'en coupant le robinet à subventions, en édictant une loi interdisant les conflits d'intérêts politique & financier (commande publique) pour les actionnaires des journaux et en proposant une indemnisation minimale à ces actionnaires, ça devrait pouvoir se faire .... presque en douceur.

Mais il y faudrait une volonté politique. Or, elle n'y est pas. Je n'ai pas encore mentionné les pure players comme Rue89 ou Mediapart. On sent bien que ces sites emmerdent aux plus haut point les politiques. Ils sont malpolis, irrévérencieux, orientés, font de l'investigation (bien trop). On voit bien que tout cela ne se fait pas entre gentlemen. UMP comme PS (et même les autres) s'y sont très bien faits au Fig', au Monde ou à Libé. On se chicane bien sûr mais enfin ça se passe globalement pas mal ... Donc donc ma recomposition du paysage, les pure players auraient tout à fait leur rôle à jouer contre "vrai" contre-pouvoir.

Qui suis-je pour dire ça ? Pff un simple blogeur, même pas muni d'une carte de presse, c'est dire ! La carte de presse, c'est le sésame, celui qui vous permet de donner votre opinion ubi et orbi. Et là, pour l'obtenir, ça rigole moyen. Il faut passer devant le CCIJP. Et c'est régi par une loi, la L7111-3. En gros, il faut travailler pour un organe de presse de façon principale et régulière, depuis 3 mois, et que ça procure 50% de ses revenus. Ayant publié quelques articles pour un très bon magazine éco lors de la dernière année, il eut apparemment suffi que je ne foute rien d'autre de mon temps et zou, j'aurai eu la carte de presse. Ah il y a bien la question de la formation mais il semblerait qu'il ne soit pas obligatoire d'avoir suivi les cours de l'IUT de Tours ou de Lannion (par exemple). Ah vous pensiez qu'il fallait aller s'incliner sur la tombe d'Hubert Beuve-Méry ? Prêter serment sur l'oeuvre de Beaumarchais ("« Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur. »") ? Rien du tout ! Les médecins doivent suivre le serment d'Hippocrate (en sus d'études plus que copieuses), les taxis acheter une licence mais pour les journalistes, c'est du corporatisme en solde ! Mais qui apporte quelque prébendes, quand même ...

PS : si j'étais aussi malin que Nikola Karabatic, j'irai sur des sites de paris en ligne où l'on peut miser n'importe quoi et je parierai que ce post ne sera ni retweeté, ni repris ni poussé d'une façon ou d'une autre par un journaliste encarté. Je me ferais un pognon !!!

All talk of circadian rhythm 
I see today with a newsprint fray 
My night is colored headache gray 
Daysleeper 

REM, "Daysleeper"

10 commentaires:

  1. Nicolas,
    Vraiment, vous n'êtes qu'un affreux gauchiste. Ce qui prouve qu'on peut être un DAF et quand même un être humain. En fait non, vous êtes plutôt Dr Jekyll et Mr Hyde. Je vous suivais sur le blog de Libé (et je vous trouve quand même injuste avec eux, leur réaction n'a pas été si peu professionnelle que vous le dites). Je découvre maintenant le côté caché, et c'es plutôt cool. C'est si rare de lire un blog qui tente d'aller au fond des choses, et surtout qui explique clairement les hypothèses et les bases de la discussion avant de passer à l'argumentation.
    oui - un vrai plaisir de vous lire (même si je n'ai pas grand chose à faire de votre régime, faut bien l'avouer ;-)).
    B

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    1. gauchiste j'aurais pas dit ça
      Homme de paradoxe qui cultive le paradoxe oui
      Sur Libé, ouais je suis un poil injuste mais franchement, niveau gestion "technique" web/blog, c'est très très léger.
      Merci pour le reste
      Oui je me permet quelques excursions égotiques style régime (quoique si ça peut servir à quelqu'un ..)

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  2. Bonjour,

    Qques remarques tout de même ;

    Certains groupes de presse vivent de leurs magazines et de leurs diversifications, ce qui permet de pérenniser leur quot.

    Rue89 appartient désormais à un groupe de presse plus important. De mémoire et sous réserve, ils vivaient jusque là des capitaux apportés par les actionnaires (donc mécénat) en visant l'équilibre ou un léger excédent en 2012 (à vérifier)

    L'attribution de la carte de presse dépend entièrement de la commission ; qui s'appuie sur les critères évoqués mais ce n'est pas un automatisme ; chaque situation est appréciée individuellement.

    Les journalistes sont assujettis à une charte d’éthique professionnelle en principe ; il n'existe cependant aucun contrôle ni procédure de sanction interne à la profession.

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    1. My mistake (ou trop d'enthousiasme) sur le modèle Rue89 alors ...
      Pour le reste, vous le dites :
      1/ Critères d'attribution flous
      2/ Attribution donnée par la corporation interne
      3/ Contrôles inexistants
      4/ Pas de sanction

      Valeur = 0,00

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  3. Sur la CCIJP, les critères d'attribution sont clairs en fait (anecdotical evidence) la commission peut se montrer plus sévère sur des hauts revenus qui seraient par ailleurs dirigeants de sociétés de production, mais plus souple envers un journaliste ayant perdu son travail et ne réunissant pas formellement les critères. La commission est paritaire et compte 16 membres.

    Dernière chose le traitement fiscal des journalistes et l'attribution de la carte sont deux choses différentes. On peut avoir la carte mais pas être reconnu par le fisc, et vice versa.

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  4. Réponses
    1. hum j'ai bien été poussé/retweeté, pas des journalistes donc techniquement perdu
      Mais que des journalistes "non-mainstream".
      Aucun du "Big Three" notamment.
      Aucun de grands médias etc etc
      Donc pas si loin

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  5. Citons le Canard Enchaîné : "La liberté de la presse passe par la solidité du tiroir-caisse"
    Emmanuel

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  6. On aurait plus vite fait de donner un revenu de base à tous, journalistes inclus... Ainsi, plus besoin de faire la course au fric pour financer une activité que de toute façon la plupart font par passion, pas pour le fric.

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  7. Vous partez du postulat que ces journaux sont utiles. Quand on lit les dépêches des agences de presse et les articles qui en sont tirés, parfois, on se demande quelle est la valeur ajoutée, si ce n'est l'expression de l'opinion personnelle du journaliste en question, dont je me moque complètement.
    Un accès aux dépêches AFP serait peut être plus intéressant à généraliser, accompagnées parfois d'articles à visée éducative, de vulgarisation ... un peu dans le sens de ce que fait Me EOLAS sur son blog, ou ce que vous faisiez sur le votre ;)

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