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dimanche 3 février 2013

L'euro et moi : devenir un "homme" pendant la construction européenne

En 1992, quand on nous a demandé de voter pour le référendum de Maastricht, j'avais 20 ans, je venais d'acquérir le droit de vote. Si je me souviens bien, c'était même ma première occasion d'en faire usage et je ne l'ai pas fait. A 20 ans, on a d'autres préoccupations et puis je ne voyais pas trop l'enjeu. On martelait que l'Europe était la seule solution, que nos pays devenaient des puissances plus que moyennes face aux grands blocs, que l'"Union faisait la force". Je concevais assez bien que l'Union fasse la force, mais après tout nous étions uni dans Airbus et ça marchait déjà pas si mal. Nous aurions pu avoir une défense commune qui nous aurait rendu plus crédible vis-à-vis des USA mais il n'en était pas question. Bref, j'ai passé mon tour.

Quelques années plus tard, nous sommes passés à l'Euro. Non sans débats mais sans référendum cette fois. Tout avait été décidé à Maastricht, ce que je n'avais pas forcément vu à l'époque, plus préoccupé par mes libations nocturnes estudiantines. J'avais presque 30 ans et j'étais au ski quand, à minuit passé de quelques minutes, j'ai retiré mes premiers euros tout craquants. C'était moche mais marrant. Des gestes quotidiens aussi bêtes que payer à la boulangerie devenaient une nouveauté, comme quand on allait en Espagne quelques années plus tôt et qu'il fallait chercher les pesetas au fond des poches de son jeans taillé en short. A l'inverse, les voyages en Espagne et en Italie perdraient de leur exotisme. J'étais un peu plus intéressé par l'économie. On nous resservait toujours la même soupe "Ensemble, plus forts !" mais aussi que la monnaie unique serait un fantastique rempart, un bouclier contre la mondialisation qui commençait à se faire menaçante. Au-delà de ces belles formules de principe, mais totalement creuses, je ne trouvai personne pour m'expliquer plus "techniquement" la chose. Oui, l'euro allait peut-être peser un peu contre le dollar, devenir une monnaie de réserve mais nous allions surement pour au moins 20 ou 30 ans encore continuer à payer notre gaz et pétrole en dollar. Bref, de bénéfice immédiat, personne ne m'en trouva. A part que j'allais pouvoir aller en vacances en Italie sans changer de l'argent, ce que je trouvai plutôt tristouille, de même que l'absence des cabines de douane italienne, avec les douaniers transalpins fringués comme pour un bal costumé. On passait désormais vers Vintimille en glissant à 150 kmh sur l'autoroute.

En 2005, nouveau référendum. Cette fois, l'euphorie n'est plus vraiment de mise autour de moi. Mais j'ai d'autres préoccupations. J'ai 33 ans, j'ai monté une boîte, elle marche pas mal mais je suis en désaccord avec mon associé, je la revend une bouchée de pain à une autre boîte dont le PDG m'apparaît fort sympathique, plein de vision et qui me propose d'être embauché dans sa boîte, à défaut de savoir quoi y faire. Fin d'un aventure, début d'une autre. Je suis de moins en moins convaincu par cette histoire de "ensemble, plus forts". Décidément, ma carrière est orientée vers les TPE/PME, le "Small is beautiful". Evidemment, pour grossir, il faut collaborer, faire des partenariats mais gros n'est pas synonyme de plus efficace. Le Traité de Rome ? La guerre ? c'est loin pour moi mais en 1995, mon grand-père meurt. Il a été prisonnier 5 ans en Allemagne, a connu le Stalag. On me dit que l'Europe a été conçu pour ne plus jamais avoir la guerre sur le continent. Certes, mais 3 ans plus tôt, il y eut quand même une guerre dans les Balkans que nous n'avons pu traiter sans les américains. Certes, la réconciliation  franco-allemande est une avancée civilisationnelle majeure. Mais ne peut-on être seulement "amis" pour être en paix ? Est-il nécessaire en plus de cohabiter, d'être marié, de coucher ensemble ? A trop embrasser, ne risque-t-on pas de mal étreindre ? Et de générer de nouvelles tensions ?

Bref, j'ai d'autres choses en tête et ce référendum me semble mal venu, il est illisible. A la même époque, je lis l'histoire des US par André Kaspi. La constitution des USA est en annexe, je la lis, elle fait quelques pages, c'est clair, limpide. But, stratégie, moyens. Le traité européen est un bordel sans nom qui intègre les anciens traités, il n'y a pas de début, de fin, c'est imbitable. Moi qui suis un gros lecteur, je ne prends même pas la peine de l'acheter. Personne ne songe à définir une stratégie pour l'Europe : pourquoi est-on ensemble ? Que veut-on faire ? Avec qui ? On parle d'intégrer la Turquie, la Russie a explosé, pourquoi ne pas récupérer ses satellites ? La Russie elle-même ? De l'Atlantique à Vladivostok ... Je ne vote pas, à quoi bon, de toute façon, le traité est adopté, le peuple a voté pour du beurre, les Pays-Bas et l'Irlande ont aussi voté "non" mais les dirigeants pensent qu'ils doivent guider un peuple pas assez éclairé vers ce qui est bon pour eux. De toute façon, l'économie va bien, les taux d'intérêts sont au plancher partout en Europe, les Etats s'endettent, les Grecs arrosent leurs fonctionnaires, "oublient" de faire payer les impôts et truquent leurs comptes, les espagnols bétonnent leur pays, tout le monde ferme les yeux. 

La crise éclate, je travaille désormais comme Directeur Financier, je m'intéresse de plus en plus à l'économie et je commence fin 2009 à tenir un blog économie pour Libé. Je suis plus que sceptique sur la conduite de l'Europe. Face à la tourmente, les dirigeants combattent, de sommet de la dernière chance en sommet de la dernière chance, le feu par le feu. Trop de dettes nationales alors on bâtit des "machins" (MES, FESF) pour contracter encore plus de dettes. L'Europe interdit le Di-Antalvic en France parce que les anglais et les suédois se suicident avec (mais pas les français) et laisse l'Irlande faire du dumping fiscal. Il n'y a toujours pas de stratégie, l'Europe ressemble de plus en plus à un poulet sans tête qui court de plus en plus vite. Les thuriféraires de l'euro comme Bernard Guetta ou Jean Quatremer soulignent l'extraordinaire résilience de l'Europe qui se remet de tous les mauvais coups. C'est vrai mais pour aller où ? vers quoi ? L'euro, qu'on nous a vendu comme une machine à faire converger les économies a agi comme une gigantesque centrifugeuse. Les pays du Sud (France compris) ont toujours été plus laxistes mais ils utilisaient la dévaluation pour faire un reset de temps à autre. Cet instrument disparu, il n'y a plus de forces de rappel et les déficits commerciaux intra-communautaires sont devenus abyssaux. Le fossé se creuse entre un Nord productif et un Sud consommateur. La Grèce ne pouvant dévaluer, on la force à faire un ajustement réel en baissant ses salaires et ses retraites. On la met à genoux et ma peur du "qui trop embrasse mal étreint" se réveille quand je vois des grecs défiler avec des croix gammés et la photo de Merkel. A forcer des peuples à fusionner à marche forcée, ne risque-t-on pas de recréer des tensions qu'on avait voulu voir disparaître à tout  jamais du continent ?

J'ai maintenant 40 ans et quel avenir pour l'Europe ? Toujours pas de stratégique, juste des tactiques rafistolées au fur et à mesure. "Plus forts ensemble ?". Oui ce serait vrai pour la politique étrangère où, justement, les européens restent divisés (le Mali en est un bon exemple). Pourquoi ne pas bâtir un grand consortium européen de l'énergie sur le modèle d'Airbus où la France serait leader sur le nucléaire, où l'on pourrait allouer des budget significatifs sur les énergies vertes (Allemagne en tête) et négocier ensemble les prix du gaz avec la Russie ? Visiblement pas possible, les intérêts nationaux restent les plus forts. Les peuples sont tenus à l'écart du processus et les populismes montent inexorablement partout en Europe. Là encore, le spectre des nationalismes qu'on avait réussi à chasser durablement est revivifié par une Europe dysfonctionnelle. La monnaie est censée être au service de l'économie. Or, toute l'économie européenne semble être devenue au service de sa monnaie. Les grecs ou les portugais sont sacrifiés sur l'autel d'une idée qu'un ministre allemand avait qualifié d'"autoroute sans sortie". On essaie de convertir à toute force les pays du Sud en pays du Nord mais c'est culturellement impossible et on ne fait que condamner ces pays à une génération sacrifiée (voire plus).

On nous cite le modèle américain de transferts entre Etats pour nous dire qu'il serait possible que, durablement, le Nord prospère transfère son argent vers le Sud consommateur. Mais dans un pays "solidement constitué" comme la France, il n'existe aucune étude depuis 30 ans (et encore, les précédentes étaient très embryonnaires) sur les transferts de richesses entre régions. Comme quoi le sujet doit être un poil tabou. Selon le dernier livre de Laurent Davezies, seul l'Ile-de-France serait contributeur nette, toutes les autres régions bénéficiant de la manne francilienne (ce qui peut être un peu en trompe-l'oeil, beaucoup de sièges sociaux déclarant toute leur valeur ajoutée dans le 92 ou le 75 alors qu'elle est créée un peu partout en France). Comment ? Les prospères franciliens paient des impôts pour les pensions ou services publics versés dans le Limousin (une des régions qui en bénéficie le plus). Mais aussi parce que les retraités franciliens s'exilent en masse sur la Côte, transférant leur richesse acquise à Paris au soleil de PACA.

Est-ce cela le modèle européen ? Que les retraités allemands aillent claquer leur argent sur la Costa Brava et à Mykonos pour assurer l'équilibre de l'espace européen ? Que les allemands, autrichiens ou hollandais paient des impôts pour créer des postes de fonctionnaires en Grèce ou en Espagne ? Est-ce cela le sens du budget et du projet européen ? Pense-t-on vraiment que ces peuples l'accepteront longtemps ? Pour cela, il faudrait que les européens se sentent européens. Dans ce post, j'ai décrit ma propre maturation, de 20 à 40 ans. Mais je ne me sens pas plus européen qu'à 20 ans. De culture, je me sens bien plus proche (par la musique  ou la littérature notamment mais aussi par certains idéaux, par le "projet américain" mais si la triviale réalité en est parfois radicalement éloignée) des Etats-Unis que de la Grèce. Ce qui ne veut pas dire que je ne me sens pas proche des espagnols ou des italiens. De là à payer pour eux, il y a un pas ... Je ne demande pas mieux que se me sentir européen. Que l'on me présente un projet et avec qui l'on compte le mener et je pourrai adhérer autant qu'un autre. 

Si l'Europe veut vraiment créer des "Européens", elle doit créer du liant, un sentiment d'appartenance commun. Pour cela, il faut du symbole qui manque cruellement (ce ne sont pas les insipides billets qui font l'affaire). Et surtout un projet, une vision de l'avenir, un espace (quels pays ?), une stratégie à 20, 30, 50 ans qui aille au-delà du rafistolage et de la méthode Coué du "sauvons l'euro". Tant que le deal tient à "serrez-vous la ceinture pour sauver la monnaie commune que les dirigeants ont créé pour votre bien, que vous ne voyez pas mais qui existe (peut-être)", je ne vois pas comment le projet européen peut avancer. J'espère juste que je ne ferai pas le constat amer à 60 ans qu'il ait ramené la guerre sur un continent qui avait presque réussi (Balkans à part) à la chasser.

14 commentaires:

  1. Je ne sais si c'est parce que nous avons à, peu de chose près le même âge, mais je me reconnais dans toutes les étapes et votre questionnement. Et dans le constat final !!!
    Bravo pour cet article, et pour votre blog qui est de loin un des plus intéressants aujourd'hui.

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  2. Le plus frustrant étant peut être cette impression d'avoir loupe le coche dans les années 90, pour construire une Europe politique, culturelle et militaire, bref, une federation, au lieu de ce sac à fric.

    Sinon à la lecture de ce blog, je me sens connectent fier d'avoir usé mes culottes sur les mêmes bancs que toi, tout en regrettant de n'avoir pas plus partage. Mais on avait effectivement " d'autres préoccupations"

    Stéphane marie

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  3. Je vois que l'Europe est moins évidente en banlieue Lyonnaise qu'à l'ombre de la Fernsehturm. D'ici c'est tellement une réalité quotidienne, et évidente, que ça en devient difficile à expliquer. Je ne peux que chaudement recommander la diversification!

    Que le projet soit chaotique, la direction floue, certes, mais c'est aussi la cas des politiques à l'intérieur des frontières produites par les accidents de parcours du 19eme siècle. L'Italie ou la France savent elles où elles vont à 30-50 ans?! A la marge, le fédéralisme c'est simplement de l'humanisme, et l'Europe qu'une étape à une collaboration toujours plus soutenue, ensuite au delà, pour les choses ou la grande échelle est le niveau qui va bien.

    Pour l'identité, une seule remarque: la fascination pour le "projet américain" est une constante chez tous les Européens avec un profil Quintien. Si tu rencontrais ton homologue allemand, tu t'y trouverais beaucoup plus de chose en commun qu'avec le Breton moyen (tu n'es pas sur de vouloir payer pour Turin, mais pour Brest, oui? c'est bien plus loin! ;-)).

    @Stéphane, le truc triste avec l'Europe politique c'est que le gros blocage en ce moment c'est la France. L'Allemagne irait plus loin assez facilement, les autres suivraient (hors UK, qu'on peut laisser sur leur strapontin), mais Nicolas ne veut pas... Dommage.

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  4. @Christophe Duhamel @Stéphane Marie : merci à vous deux, ça me touche beaucoup.
    @cig : c'est vrai que je n'ai pas beaucoup bougé : j'ai habité 18 ans à Clermont et 22 à Lyon. A part un échange scolaire et 2/3 voyages business, je connais peu l'Allemagne (moins que les US).
    C'est vrai aussi que la France ne s'est pas bâtie sur un projet clair et toujours peu. Mais peut-être que cela manque aujourd'hui ! Je suis d'accord que le fédéralisme n'est qu'un nom pour la collaboration et recouvre de biens différentes réalités. En gros, il me semble pas qu'avoir un "gouvernement commun" (ni même une monnaie unique) soit le plus important voire le plus opportun. L'abandon simple des intérêts égoïstes nationaux sur des projets clairs même de plus faibles envergures (des Airbus-like) me semblerait plus porteur et plus "lisible" pour les citoyens. Airbus est clairement porteur d'une vraie fierté ! Les seuls domaines qui me semblent demander plus d'intégration sont la politique étrangère et éventuellement la défense mais ça n'est pas à l'ordre du jour.
    Pour l'exemple de Turin, c'est marrant, j'ai publié ce papier hier sur mon blog US : http://francerevealed.blogspot.fr/2013/02/work-organization-france-in-logic-of.html
    Jacques Bolo m'a fait cette remarque sur l'hétérogénéité des pays et je répondais qu'effectivement j'étais surement plus proche d'un Milanais qu'un Milanais d'un Napolitain ou moi d'un Lillois donc je suis de facto d'accord. Il y a bien une communauté transfrontalière mais elle ne couvre pas toute l'Europe. En fait, on est plus dans une logique de grandes régions (Ruhr-Alsase-Moselle ; RA - Nord Italie ; ...) que dans un cadre purement national. Mais Lyon - Athenes ... ou Amsterdam - Lisbonne.
    Pour le projet US, je ne suis pas dupe des impasses du modèle US. Je suis fasciné par les US mais aussi repoussé par certains travers. Ce qui me plaît, c'est qu'il y a un "projet", une projection. Elle peut paraître naïve à nos yeux d'européens blasés mais c'est ce souffle, cette force du symbole qui manque à l'Europe. Quand je vois que 600,000 américains se pointent pour le 2nd discours d'investiture d'Obama, je constate que le projet américain fait encore rêver car il porte des promesses (en laissant des millions d'Etats-Uniens sur le côté certes). Où est cette promesse européenne ?
    Je suis d'accord que le blocage est français. Les allemands veulent aller plus loin ... à condition que les français changent ... ce que nous ne faisons pas. Mais nous ne le faisons pas non plus car le projet n'est pas défini ! Il faudrait que nous renoncions à une partie de nos spécificités. Je ne suis pas celui que ça dérangerais le plus (de par ma catégorie socio-professionnelle) mais je comprends que d'autres y soient réticents car ils ne voient pas ce qu'il y a à gagner. Quant à moi, je veux bien "payer pour la Grèce ou le Portugal" à condition de savoir ce que l'on veut faire ensemble dans 30 ans. Qu'on me donne un horizon et si j'adhère, je fonce. C'est pareil pour le boulot. Si on me dit : "défonce toi au travail et tu verras bien bof bof". Si on me dit "défonce toi, on va faire une belle boîte qui marche, qui va prendre des marchés, grossir sur telles valeurs et telle stratégie, tu joues ?", ça change tout !

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  5. @cig : et ne pas oublier la force des symboles. Pour unir des peuples, il faut du symbole. Des "communions" dirait Debray mais au sens laïc. La France sait en fournir (Panthéon, élection président, ...), des moments de rassemblements forts. Les US sont champions pour ça, salut au drapeau, stars&stripes main sur le coeur. Mais l'Europe ? Barroso ? les élections ? ça ne fait pas "vibrer" ... c'est un grand oubli .. on ne peut pas rassembler des peuples sans cela ! peut-être des équipes UE aux JO, des choses comme ça, ça aiderait !
    Et le soft power joue beaucoup. Si je suis fasciné par les US, c'est aussi que j'ai été élevé depuis l'adolescence dans la musique US, les séries US (toujours), les films US (bcp moins), la mythologie US, etc etc
    Je suis bien moins sensible au "soft power" allemand (Goethe n'étant pas trop ma tasse de thé, reste "Der Komissar", "99 Luftballoons" ou "Derrick" ...)

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  6. Je crois en effet que la perception de l’Europe dépend de la génération à laquelle on appartient, alors confidences pour confidences :

    J’avais dix ans à la Libération, quand j’ai vu arriver à la porte d’Orléans, les troupes de Leclerc et partir les « bôches ». L’ambiance valait celle de Tombouctou acclamant « Papa Hollande ». Puis l’arrivée des ricains qui dans ma mémoire se confond avec « in the mood » par Glen Miller.

    Ensuite ce fut une période floue sur le plan politique avec des recompositions de gouvernement au gré de combinaisons surprenantes. Sur le plan extérieur il fallait choisir entre les « lendemains qui chantent » promis par le petit père des peuples, le maoïsme et ses dérivés, ou l’atlantisme.

    Vingt ans, je me passionne pour Mendès France qui met fin à cette guerre d’Indochine, si impopulaire et entame un processus sur l’indépendance de la Tunisie et du Maroc. Hélas ayant fait le sale boulot, il est mis sur la touche par les médiocres de son parti. Personnellement cela me vaudra 28 mois sous « les drapeaux » alors que, naïf, j’avais voté pour eux en 1956 !

    Aussi l’arrivée de De Gaulle avec son passé et son sens de l’histoire m’a enthousiasmé. Dix huit après la fin de la guerre oser le rapprochement franco-allemand avec un autre homme d’état, Adenauer, pour bâtir l’Europe, il fallait de l’audace. A l’international, il était écouté même s’il n’était pas toujours approuvé. Sur le plan interne il a encouragé l’émergence du nucléaire, des fusées, la renaissance de l’aéronautique avec la Caravelle, et cela constitue encore nos points forts. Même son départ n’a pas manqué de grandeur. J’allais avoir 35 ans lors de l’épisode de mai 1968. Pour moi ce fut une poussé d’acné juvénile de jeunes « bourges » qui se la jouaient révolutionnaire !

    L’Europe m’apparaissait comme un bloc pouvant résister aux autres blocs, dont le bloc soviétique qui semblait solide. Je suis allé à Moscou sous Brejnev, à Rostock sous Honecker, en Chine sous Deng Xiaoping, rien pour me faire rêver. Lors de l’éclatement de l’URSS, l’Europe a eu un rôle utile, ne serait ce que par son existence, en servant de repère et d’ambition aux pays « libérés ». Même l’éclatement de la Yougoslavie s’est finalement résolu grâce à la carotte Europe.

    J’ai voté oui aux traités européens principalement parce que les « non » n’étaient qu’un assemblage hétéroclite ne proposant aucune solution commune. Bien sûr que l’Europe actuelle ne me satisfait pas mais nous, les français, n’avons plus de grands européens comme Delors ou Simone Weill et envoyons à l’assemblée, les recalés de nos scrutins nationaux et dans les commissions, à Bruxelles, nos énarques débutants qui se font rouler dans la farine.

    Que de problèmes à résoudre, ne serait ce que les limites de l’Europe. J’aurais bien aimé que nos traités rappellent les racines chrétiennes de l’Europe, et pourtant je ne suis pas catho mais c’est notre histoire commune. Les américains ont bien « In God we trust ». En finale, à vous les « jeunes » générations de faire avancer ce Continent.

    Pour moi, je souhaite garder l’Europe comme une assurance. On est rarement amoureux de son assurance, mais bien content de la trouver en cas de pépins.

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  7. @Michel-Pascal : merci de partager une vision qui est bien loin d'être la mienne, question de génération. Le rapport à De Gaulle par exemple, sans arrêt cité en exemple par les édiles de l'UMP mais qui ne veut pas dire grand chose pour moi. Bien sur que si quand même, il représente la résistance notamment, je lui reconnais un rôle mais il est mort 2 ans avant ma naissance. Il a aussi un goût de chromo, de noir et blanc, de société pré-moderne que seuls mes parents ont connu. Alors la référence à De Gaulle me parle peu, forcément. De même que la logique des 2 blocs. Je me souviens des Pershing et tout ça, de la RFA/RDA, mon père ayant reçu un prof de la RDA (et des polonais) qui semblaient avoir peur de leur ombre (et de la STASI). Mais tout ça a volé en éclat quand j'avais 17 ans. Sentiments différents donc .. ce qui ne veut pas dire que je suis oublieux de ce qui s'est passé avant, oublieux du travail des pères de l'Europe sur la réconciliation franco-allemande bien sûr. Ca n'est pas parce que je suis né en 1972 que j'ai l'outrecuidance de croire que le monde a démarré cette année-là ...
    Pour les racines chrétiennes, je suis de votre avis. Je ne suis pas catho, mais c'est de culture dont on parle, pas de religion !

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  8. En fait, le projet de l'Europe en matière de civilisation, on peut l'appeler "déterritorialisation de la féodalité".

    Les frontières des États sont le résultat des luttes de pouvoir des divers potentats jusqu'au XIXe siècle inclus ; le pouvoir suprême était alors celui des armes, qui s'exerce de manière locale, il s'agissait donc de conquérir du terrain en menant des guerres. La seconde guerre mondiale a à peu près aboli cette idée : le pouvoir absolu actuel est celui de l'argent, les luttes entre potentats consistent donc à ouvrir puis à contrôler des marchés. Dans cette optique-là, les frontières et les différences de monnaies sont gênantes ; les belligérants tentent donc de les supprimer de diverses manières : accords de libre-échange, Europe, réduction à rien des monnaies nationales et remplacement par le dollar, etc..

    La révocation de l'Édit de Nantes n'est pas due à la bigoterie catho de Mme de Maintenon mais à l'envie de Louis XIV de piquer le pouvoir qui restait aux protestants. C'est pareil pour l'interdiction du Di-Antalvic : la santé publique des Anglais n'est qu'un prétexte vaseux, la vraie raison, c'est une lutte de pouvoir à Bruxelles entre ses fabricants.

    Après, peu importe s'il y a ou non un projet européen au-delà de ça et si vous y adhérez ou pas : la question, c'est seulement si les citoyens peuvent utiliser l'entité "Europe" pour vivre mieux, et comment. Étant bien entendu qu'il n'est pas du tout évident pour une population entière de définir ce qu'elle appelle "vivre mieux", et que dans bien des cas les pouvoirs économiques en place apportent les bonnes réponses, exactement comme les princes féodaux étaient très souvent compétents et préoccupés du bien-être de leurs sujets - le fait que les livres d'Histoire ne se souviennent que de ceux qui ont beaucoup bataillé ne doit pas faire oublier ceux qui ont bien gouverné.

    Au total, je suggère de ne pas se creuser la tête sur "qu'est-ce que l'Europe ?" ou "comment la bien fonder ?" mais sur "comment l'utiliser au mieux ?" et "comment l'améliorer ?".
    Pas sûr que la bataille du "small is beautiful" ait des chances de donner quelque chose, c'est vraiment très frontal, comme attaque contre les pouvoirs économiques... Par contre, on devrait pouvoir utiliser le libre-échange pour faire supprimer des restrictions absurdes, genre mariage gay ou cannabis. Sur l'écologie (abeilles, OGM), les États démocratiques tiennent encore pas mal la route, peut-être qu'en exploitant les récents excès des multinationales on pourrait arriver à gagner cette bataille-là, c'est-à-dire à dévoyer l'Europe dans ce domaine-là pour qu'elle protège l'environnement au lieu de le leur brader. Etc. etc..

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  9. @Michel-Pascal : L'Europe comme assurance ? Je ne comprends pas bien : contre quels sinistres ? Une assurance qui paiera quoi si ces sinistres se produisent ? Et qui touchera quelle prime d'ici-là ?

    Moi je vois l'Europe comme ma banque : je ne lui accorde aucune confiance, je sais qu'elle me volera tout ce qu'elle pourra, mais il ne m'est pas permis de m'en passer, et une autre banque ne me traiterait pas mieux que celle-là.

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  10. De la même génération, je n'ai pas voté lors de Maastricht, tellement ça m'avait l'air bancale, tout autant que l'Euro ou le traité.

    Lors de Maastricht il fallait proposer direct une UE fédérale restreinte, ça passait ou pas. Si oui on attendait de consolider avant d'intégrer d'autre pays. Si ça passait pas, on pouvait sans fédéralisme avoir des projets communs thématiques, diplomatie, défense, énergie...

    Mais là, c'est de l'union à prix discount qu'on nous à fourgué avec une monnaie sans gouvernement.

    tuk

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  11. @Remy : je vois bien la chose, le déplacement des féodalités et des raisons/moyens de conflits. Sachant que la réduction de la belligérance n'est pas forcément une bonne idée à mon sens. Armée oui bien sur. Mais symbolique pas forcément. Durant le Moyen-Age, l'Europe divisée a progressé alors que la Chine unifiée régressait. Unification et pas d'ennemi aux frontières = assoupissement. Alors au moins la fiction d'un conflit potentiel peut être utile.

    Pour le Diantalvic, même pas, c'est ça le pire ! Il y a très peu d'antalgiques niveau 2 (Diantalvic, Codéine, Ixprim) qui représentent un petit marché (contrairement au niveau 1, pas cher, mais super vendu comme le paracetamol ou l'ibuprofrone qui est plutôt un anti-inflammatoire passons). Bref, pas une perte énorme pour le labo, pas vraiment un enjeu de pouvoir. Non et c'est là que c'est VRAIMENT idiot, c'est que dans ce cas, la machine tourne toute seule, la bureaucratie a pris le pas sur la stratégie et la tactique. On doit avoir le même système avec les mêmes règles partout, point barre. Il se trouve que le produit était commercialisé en UK et Suède sous forme de liquide (plus facile pour se suicider que les énormes gélules françaises) ou encore que, culturellement, les français se suicident autrement. Mais la commission n'en a cure. Même règle partout. Evidemment, ça n'est pas idiot. Ca aurait même bien servi pour le Mediator. Mais enfin, je citais cet exemple pour montrer comment il peut y avoir à un niveau "bas" une égalisation aveugle par la bureaucratie là où règne des situations hétérogènes "par le haut" (taux d'IS ou d'IRPP).

    "Après, peu importe s'il y a ou non un projet européen au-delà de ça et si vous y adhérez ou pas : la question, c'est seulement si les citoyens peuvent utiliser l'entité "Europe" pour vivre mieux," ==> oui est non. Bien entendu, l'Europe doit être un outil au service de ses habitants. En même temps, même n'étant pas un chaud supporter de l'Europe actuelle, vous l'aurez noté, ça me fait mal de réduire l'Europe à ce bas utilitarisme dénue de symbole qui finit, à terme, dans l'échec. Airbus, encore Airbus. Est-ce que ça a fait mieux vivre les européens ? Oui surement, l'industrie la plus exportatrice française, qui a gardé des emplois et industriels, participé au dynamisme de villes comme Toulouse donc OUI Airbus a permis un "vivre mieux", circonscrit et réel. Et, partant, a produit du symbole : il y a une fierté de produire de beaux avions (ahh l'A380) et de faire la nique à Boeing.

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  12. @Remy : "et que dans bien des cas les pouvoirs économiques en place apportent les bonnes réponses" ==> justement, je ne suis pas sur de les voir ces bonnes réponses !! On a calmé la crise de la dette avec des mécanismes bancals (FESF, MSE, voire LTRO) qui risquent d'exploser au moindre coup de vent, on a mis les économies au service de la monnaie, on ravage l'Europe du Sud, rien n'est résolu. En l'occurence, au plan "macro", l'Europe ne permet plus, de façon évidente, de "vivre mieux". Voire pour certains de vivre plus mal (la Grèce). Evidemment, la Grèce a fait de grosses erreurs. Mais ces erreurs ont été permises aussi grâce à l'UE, dans le cadre de l'UE, sous le regard tourné ailleurs de l'UE et renforcées par l'UE ..

    Pour moi, difficile d'utiliser l'Europe au mieux sans se demander quel est son "rayon d'action" ! Soit on revoit l'Europe à la baisse en tentant des coopérations renforcées. Et encore, je ne suis pas sur que ce serait une chose à la baisse que de faire des CECA ou des Airbus de l'énergie, des telecoms, ...
    Idem, une des limites énormes de l'Europe est son manque de concertation fiscal (pour le dire gentilment)mais comment faire converger des taux d'imposition si on ne se met pas d'accord sur un noyau de services publics et sociaux communs?
    Pour moi, c'est l'inverse de vous. Le mariage gay ou le canabis peuvent relever des choix locaux (limite du "folklore local" pour le cannabis) sans grande conséquence (autre que celle que les homos iront à côté se marier ou que les fumeux iront en WE dans le pays à côté fumer). Mais le concurrence fiscale c'est autre chose !

    Pour moi, c'est assez simple : le cadre est celui des Etats-Nations aujourd'hui. C'est comme si deux sociétés devaient travailler ensemble. Est-ce qu'on fait un communiqué de presse, les CEO se serrent la main, puis on met en place des plans très très compliqués en payant des consultants en management très très chers, des transitions sur 3 ans pour créer des synergies, etc etc ?Ou alors est-ce qu'on se dit : OK faisons des partenariats dans des domaines spécifiques. Faisons travailler un bout de nos R&D ensembles. Et un bout de notre service export vers l'Asie. Quand on aura bossé un peu, on fera du symbole (séminaires, formation, WE détente). Et on étendra le truc à d'autres services. Et si ça marche vraiment, on finira par les fusionner, des boîtes. En fait, c'est l'approche top-down qui me semble dans l'impasse et le bottom-up type Airbus (yes encore) qu'il faut pousser.

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  13. Vous avez raison de dire que le projet de transfert financier sans fin entre les pays riche de l europe et les autres ne fonctionnera pas
    Ca a deja du mal dans les pays eux meme (l italie du nord/mezzogiorno, la baviere qui refuse de payer pour Berlin (alors que la baviere a beneficie de ces meme fond jusqu aux annees 50 car c etait alors une riegion pauvre et agricole).
    De meme, nous francais sommes nous vraiment heureux de payer pour les corses (meme si on met de cote le cote fraude et attentats anti francais) ?

    Il serait en effet souhaitable d arriver a trouver un projet europeen. Le probleme c est que ca doit se faire CONTRE nos dirigeants actuels qui n ont aucune envie de faire face a un contre pouvoir et qui au contraire aiment pouvoir se defausser sur l europe de toute decision impopulaire
    L autre probleme est d arriver a un consensus europeen sur l idee de ce que doit etre l europe. Ca ne doit pas etre un consensus mou qui certes rallie 99% d approbation mais qui ne signifie plus rien a force d etre edulcoré. C est pas gagné car chaque pays a sa vision de l europe. Par exemple ce qui est vendu en France c est l europe bouclier (contre la mondialisation par ex) et l europe puissance (un remplacement a la puissance declinante de la France).
    Probleme: ces 2 ressorts sont absent par ex en Allemagne ou la puissance renvoie plutot au III reich (leur president a du demissioner pour avoir oser mentionner que l armee peut etre utilisee pour defendre les interets economiques de l allemagne. ca donne une idee du chemin a faire) et le bouclier contre la mondialisation est vu soit comme un argument du cancre pour eviter de faire des efforts soit comme une facon de se tirer une balle dans le pied

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  14. @cdg : non, les transferts sans fin ne peuvent pas durer. Quoique l'exemple français soit frappant (vs l'exemple italien entre Nord et Sud, à bien plus grande échelle il est vrai). Sans parler de la Corse, les transferts financiers vis-à-vis des DOM-TOM, rapportés à la population sont gigantesques. Certaines niches pour les DOM-TOM permettent de créer des emplois pour un coût unitaire de ... 700 k€ (quasi une vie de SMIC net) selon la Cour des Comptes. Sans compter tous les autres transferts et notamment les fonctionnaires envoyés de métropole avec des "surprimes". Les DOM-TOM ont des taux de chômage hallucinants (largement plus que dans n'importe quel coin de métropole). Bref, il est évident, même si là encore les chiffres sont "confidentiels défense" (comme les transferts inter-régions), que ces territoires visent sous perfusion financière de la Métropole. Mais on ne peut pas vraiment dire que ça ouvre de grands débats ou une réprobation population. C'est plus le cas pour la Corse mais c'est à cause du grand banditisme et/ou du nationalisme ... (la Métropole veut bien donner mais qu'on lui morde la main ...).

    Je partage avec vous le fait que ce projet européen doit être trouvée CONTRE les dirigeants nationaux. Et pour cause : depuis 25 ans, ils ont pris l'habitude de mettre les décisions impopulaires sur le dos de Bruxelles et, s'ils consentent à se départir d'un peu de pouvoir vers l'UE, c'est seulement quand ça les arrange (à moi les dépenses, à eux la rigueur).

    Pour le consensus, là encore, je partage votre opinion. Mon post laissait transpirer un certain scepticisme ... c'est que je vois mal moi aussi comment on pourrait avoir un projet qui ne soit pas un plus petit commun dénominateur tant les visions de l'Europe de chaque pays (et de chaque peuple !) semblent différentes. Votre vision France vs Allemagne est très convaincante. J'y ajouterai la vision anglais (ok pas vraiment au coeur de l'Europe mais une grande puissance ...) qui a toujours eu la mondialisation "dans ses gènes" (l'Empire, le Commnwealth) et ne demande pas de protection contre la mondialisation. Et qui , pour pallier le déclin de sa puissance, se tourne plus volontiers vers l'oncle Sam. Ou encore l'Italie où la puissance n'est pas un enjeu très fort (l'Italie n'a pas de grande visée diplomatique ou géostratégique) et où l'Europe bouclier peut être un argument pour le Sud désindustrialisé mais pas vraiment pour le Nord qui est une des régions les plus compétitives d'Europe.

    Bref, la question qui est en filigrane dans mon post, c'est : comme on ne peut s'accorder sur un corpus fort, qui ne soit pas un consensus mou, comme vision d'avenir, pourquoi ne pas renoncer à l'horizon fédéraliste pour avoir des coopérations verticales (défense, diplomatie, industries et par secteur, énergie, environnement, ...) à géométrie variable (groupes de pays souhaitent adhérer à un domaine vertical). C'est moins grandiose, moins "sexy" mais on peut approfondir l'aspect coopératif de manière plus concrète. Reste évidemment des aspects manquants dans ma vision (harmonisation fiscale/sociale par ex) mais ils sont souvent déjà au point mort ...

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